Cet article a été initialement publié sur Al Jazeera le 16 mai 2026Plus de deux mois après le déclenchement de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, il semble que nous nous dirigions vers une nouvelle crise alimentaire mondiale. Ce conflit fait grimper les prix des carburants, des engrais, des plastiques et des transports, entraînant une hausse des prix des denrées alimentaires pour les populations, de Manille à Quito. Aujourd’hui, la production alimentaire elle-même est menacée, puisque plus de 20 % des exportations mondiales d’engrais ne peuvent plus transiter par le détroit d’Ormuz, tandis que les livraisons de gaz naturel et de soufre, indispensables à la production d’engrais ailleurs dans le monde, sont bloquées.Les organisations internationales s’inquiètent tout particulièrement des conséquences pour l’Afrique, où des centaines de millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire et où de nombreux pays dépendent fortement des importations alimentaires. Ainsi, certains hauts responsables des banques de développement appellent à des mesures urgentes visant à garantir un approvisionnement accru en engrais pour les pays africains afin de faire face à la crise qui se profile.Nous avons déjà vécu cette situation. Lors de la crise alimentaire mondiale de 2008, ces mêmes banques de développement et de nombreux gouvernements africains ont mis en place une vague de programmes qui ont abouti, en Afrique, à la cession de vastes étendues de terres à des entreprises agroindustrielles et subventionné les engrais chimiques, tant pour les petites exploitations que pour les grandes.Certains de ces projets de grande ampleur ont échoué de manière spectaculaire, laissant derrière eux des dégâts dont les communautés ne se sont toujours pas remises. Mais il en a aussi été de même pour les programmes de subventions aux engrais. Dans de nombreux cas, ils n’ont pas réussi à augmenter de manière significative l’utilisation d’engrais par exploitant·e agricole ni à réduire la faim, et les gouvernements se sont retrouvés noyés sous les dettes. Le Malawi, par exemple, a dépensé tellement d’argent pour subventionner les engrais à l’époque qu’il a dû réduire son budget consacré aux infrastructures publiques et à l’éducation.Le problème récurrent de ces programmes d’engrais est celui du prix. En Afrique, les engrais ne sont pas seulement coûteux, ils y sont plus chers que dans la plupart des autres régions du monde. Les multinationales et les négociants qui contrôlent le marché des engrais dégagent des marges bénéficiaires comprises entre 30 et 80 % sur l’ensemble du continent. Lorsque les prix mondiaux augmentent, ces acteurs font grimper encore davantage leurs propres prix, puis les maintiennent quand les prix baissent dans le reste du monde. Même avec des prix subventionnés, les agriculteurs et agricultrices peinent à couvrir leurs coûts de production. Pour éviter de s’endetter, les exploitations doivent utiliser moins d’engrais, voire aucun.La forte dépendance de l’Afrique aux importations d’engrais aggrave encore la situation, en épuisant les maigres réserves de devises étrangères pour payer un « cartel international des engrais ». Et quand l’offre mondiale est perturbée, comme c’est le cas aujourd’hui, les pays africains peuvent se retrouver dans l’incapacité d’accéder au moindre engrais sur le marché international.Les efforts visant à stimuler la production sur le continent s’accompagnent de leurs propres difficultés. Le milliardaire Aliko Dangote dirige la plus grande usine africaine d’engrais à base d’urée dans son pays natal, le Nigéria. Celle-ci exporte l’essentiel de son urée vers les États-Unis et le Brésil, et les prix pratiqués par l’entreprise sur le marché intérieur ou dans d’autres pays africains sont alignés sur ceux qu’elle obtient sur le marché international. Début mars, une semaine seulement après le lancement de l’offensive des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, la société de Dangote a augmenté les prix de son urée de 40 %.La construction de nouvelles usines d’engrais en Afrique entraînerait également une aggravation de la pollution toxique pour les communautés locales. Les populations riveraines des usines de phosphate du Groupe Chimique Tunisien à Gabès, en Tunisie, se battent depuis des années pour obtenir leur fermeture, en raison des effets de la pollution sur la santé des populations, les terres et les eaux. Et les impacts ne sont pas seulement locaux. Les engrais chimiques sont l’un des principaux facteurs du changement climatique, générant davantage d’émissions mondiales de gaz à effet de serre que le transport aérien.Nous devons envisager la situation actuelle de manière radicalement différente. Plutôt que d’augmenter la production africaine d’engrais pour remplacer les importations bloquées dans le Golfe, les gouvernements de la région devraient de toute urgence réorienter les subventions et les initiatives politiques vers un soutien à l’agroécologie.Le fait est que, dans une grande partie de l’Afrique, les aliments locaux sont produits sans intrants chimiques. Les agriculteurs et agricultrices n’en utilisent pas pour les cultures traditionnelles comme le manioc en Afrique de l’Ouest, le sorgho au Sahel ou la banane dans la région des Grands Lacs. Les engrais chimiques sont plutôt réservés aux cultures de rente, destinées à l’exportation.Par ailleurs, dans toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord, des organisations paysannes développent des méthodes agroécologiques sans engrais chimiques. Des groupes telles que Béo-nèere, la Convergence des femmes rurales pour la souveraineté alimentaire et le mouvement « Nous Sommes la Solution » soutiennent des dizaines de milliers d’agriculteurs et agricultrices dans plusieurs pays. En Tunisie, le Réseau pour la transition agroécologique et l’Association tunisienne de permaculture encouragent des systèmes alimentaires sans engrais chimiques, notamment à travers le label « Nourriture citoyenne », qui distingue les produits cultivés sans intrants chimiques.Des données indiquent que l’agroécologie peut accroître la production alimentaire dans les exploitations agricoles, renforcer les moyens de subsistance des communautés agricoles et offrir de multiples avantages écosystémiques. Une série d’études menées dans les années 2000 sur 208 projets agricoles dans 52 pays et portant sur 9 millions d’agriculteurs et agricultrices, a révélé des augmentations de rendement de 50 à 100 % pour diverses cultures vivrières de base, notamment le manioc, la patate douce, le millet, le maïs et le sorgho, lorsque des techniques agricoles respectueuses de l’environnement étaient mises en œuvre.Au Sénégal, des chercheurs ont constaté que les exploitations pratiquant l’agroécologie enregistraient des rendements supérieurs de 17 % et des revenus supérieurs de 36 % à ceux de leurs homologues pratiquant l’agriculture conventionnelle ; au Brésil, ces chiffres atteignaient respectivement 49 % et 177 %. Pourtant, pour que l’agroécologie puisse réaliser pleinement son potentiel, il faut briser le cycle économique qui contraint les agriculteurs et agricultrices à pratiquer la monoculture et à se tourner vers les marchés d’exportation au détriment de l’alimentation de leurs propres communautés.L’agroécologie constitue la voie la plus appropriée pour réintroduire la durabilité dans nos systèmes alimentaires. Elle est également parfaitement conforme à l’appel déterminé lancé par 60 gouvernements réunis en Colombie le mois dernier pour sortir des énergies fossiles afin de lutter réellement contre le changement climatique.De quel meilleur argument a-t-on encore besoin pour donner la priorité aux systèmes alimentaires locaux et à l’autonomisation qu’ils offrent, plutôt qu’aux engrais issus des combustibles fossiles, qui ne font que renforcer la mainmise des grandes entreprises et conduire à une dystopie climatique ?Cet article a été initialement publié sur Al Jazeera le 16 mai 2026Photo : Un groupe d'agriculteurs africains travaillant dans un champ luxuriant en pleine journée. Alex Gamaliel/Pexels