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Almuth Ernsting

Avant même la ruée actuelle sur les agrocarburants, l’Indonésie avait déjà commencé à contribuer grandement à l’émission de gaz à effet de serre, non pas par son mode de vie, mais plutôt  par le séchage et le brûlage de la tourbe. Actuellement, les émissions des tourbières ne sont pas incluses dans les statistiques officielles. Si elles l’étaient, l'Indonésie se classerait troisième parmi les pays émetteurs (derrière les États-Unis et la Chine), plutôt que 21ème, sa place actuelle. [1] Si tout le gaz carbonique dégagé par la tourbe d’Asie du Sud-Est, probablement environ 50 milliards de tonnes, entrait dans l’atmosphère, il constituerait une gigantesque contribution au réchauffement climatique. [2]

Le drainage de la tourbière à grande échelle a commencé en 1996, avec le désastreux méga-projet de riz de Suharto, dans le centre du Kalimantan (la partie indonésienne de l’île de Bornéo) et s'est poursuivi avec l’expansion des plantations de bois d’œuvre et de palmier à huile. Avant de pouvoir créer de telles plantations, il a fallu drainer la zone et, ce faisant, la tourbe a commencé à s’oxyder et à émettre du gaz carbonique dans l’atmosphère. Simultanément, la tourbe a commencé à s'assécher, une véritable mèche d’amadou pouvant s'enflammer pendant la saison sèche. En 1997 et 1998, des feux de forêt ont ravagé 6 pour cent de l’Indonésie, détruisant 11,7 millions d’hectares de terrain. Au cours de ces feux, la tourbe indonésienne a dégagé dans l'atmosphère une énorme quantité de dioxyde de carbone, l’équivalent de 13 à 40 pour cent des émissions mondiales de carburant fossile, cette année-là. Peter Aldhous, directeur de la revue scientifique Nature, a utilisé un langage plutôt inhabituel pour décrire l’impact de feux à Bornéo : « Il [Suharto] n’a réussi qu’à créer un amas de cendres dégradant la vie de la population locale – et menace de déstabiliser le climat mondial en rejetant de grandes quantités de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. [3]

Depuis lors, le drainage de la tourbe et les feux annuels récurrents ont continué d’émettre 1 milliard de tonnes de gaz carbonique dans l’atmosphère par an, et le drainage de la tourbe s'accélère actuellement avec la création de nouvelles plantations de palmiers à huile et de bois d'œuvre. La destruction constatée à ce jour est cause de sérieuses préoccupations, et il semble indéniable que le pire reste encore à venir. L’huile de palme est, et de loin, la matière la plus productive d’énergie pour le biodiesel. Les rendements du diesel provenant de l’huile de palme sont cinq fois supérieurs à ceux de l’huile de colza et trois fois supérieurs à ceux du jatropha. Cela signifie que la ruée actuelle sur les agrocarburants va probablement conduire à une expansion incontrôlée de la production d'huile de palme dans de nombreuses parties de l’Asie du Sud-Est. Un peu plus de la moitié (55 pour cent) des tourbières de la région reste à drainer et il semble inévitable qu’au cours des prochaines années presque la totalité de ce qui reste soit transformé en plantations biodiesel géantes, principalement de palmier à huile. Si la politique ne rebrousse pas chemin, il y aura un rejet supplémentaire de 42 à 50 milliards de tonnes de gaz carbonique dans l’atmosphère dans les années à venir. De telles conditions pourraient tout simplement rendre impossible toute stabilisation du changement climatique, même si l'on réduisait radicalement les émission de carburant fossile. [4]

Cela semble incroyable, mais cette politique suicide est promue comme faisant partie d'une stratégie mondiale permettant de pallier au réchauffement climatique. Dans un fantastique exercice d’œillères, les parties au protocole de Kyoto peuvent ignorer les émissions de gaz carbonique causées par la destruction de la tourbe et financer l'industrie d'huile de palme et de biomasse de l'Asie du Sud-Est grâce au mécanisme de développement propre (MDP), qui a la promotion des agrocarburants en tant que l’un de ses facteurs clés. Le marché de l’agrocarburant bénéficie de l’impulsion artificielle des cibles gouvernementales, de subventions et d’autres incitations, et l’attention prêtée aux endroits où sont plantées les cultures d’agrocarburants et aux dommages environnementaux que ces cultures peuvent causer est minime.

L’Indonésie malade de la fièvre de l’agrocarburant

Rukaiyah Rofiq

L’Indonésie vit avec un paradoxe : c’est un pays producteur d’huile de palme et pourtant ses habitants souffrent d’un sérieux manque d’huile de table. Dans la quasi-totalité des villes indonésiennes, les gens doivent faire la queue pour se procurer de l’huile et, lorsqu’ils en trouvent, elle coûte chaque fois davantage. Le prix de l'huile alimentaire a augmenté de 6 500 rupiahs le kilo, puis elle est passée à 7 500, puis à 9 000 (9 000 IDR = 1 USD). Il est de plus en plus difficile pour les pauvres d'acheter de l’huile alimentaire. Certaines entreprises locales, comme les fabricants de pommes chips, sont au bord de la faillite. Le gouvernement a répondu avec une mesure dite « opération de marché », c’est-à-dire par la vente d’huile alimentaire bon marché. Mais, jusqu’à présent, cette tactique n’a pas fonctionné : l’huile est de qualité inférieure et elle n’est pas vendue en quantité suffisante pour permettre de rééquilibrer à la baisse le prix du marché.

Le gouvernement nous a fait faire un rêve merveilleux. Il nous a dit que les grandes plantations d’huile de palme allaient nous apporter la prospérité. Et les gens y ont cru. Dans la province de Jambi, par exemple, 403 467 hectares de terre ont été plantés de palmiers à huile. La production a atteint 4 682 975 tonnes en 2005. Alors, pourquoi cela ne marche-t-il pas ? Pourquoi ne devenons-nous pas plus riches, mais plus pauvres ?

Ce qui est en train de se produire, c’est que le peuple indonésien est sacrifié sur l’autel du marché de l’exportation. Le gouvernement demande aux énormes entreprises, telles que le groupe Wilmer, PT Perkebunan Nusantara, PT Smart Tbk et PT Musim Mas, de fournir 150 000 tonnes d’huile de palme par mois pour les besoins en huile alimentaire de la population. Mais, les entreprises obtiennent des prix bien supérieurs sur le marché de l’exportation, c’est pourquoi elles ne fournissent que 100 000 tonnes par mois. Il y a une véritable fièvre de l’agrocarburant sur le marché mondial. Depuis quand les grandes entreprises pensent-elles aux besoins de la population locale, lorsqu'il y a de gros profits à faire à l’étranger ?

Nous sommes désormais les témoins de la lutte entre ceux qui veulent planter du palmier à huile à usage alimentaire des gens simples et ceux qui veulent envoyer sa production à l'étranger pour qu'elle soit utilisée comme carburant automobile. Et le combat entre l’humain et la machine est en train d'être remporté par la machine.

L’huile de palme est produite pour fournir une réserve d'énergie renouvelable pour véhicules. L’intention est de réduire les émissions de gaz carbonique. Et pourtant, le processus d’établissement de ces plantations génère des dommages sociaux et environnementaux. Le produit de départ palmier à huile s’est transformé en véritable malédiction pour des millions de gens en Indonésie.

Quelles sont donc nos exigences ?

1. Le gouvernement doit imposer des restrictions sur l’exportation de l’huile de palme brute par les grandes entreprises, et ces restrictions doivent être mises en application.

2. Le gouvernement doit mettre en œuvre une étude généralisée du marché de l’huile de palme, étudiant la capacité qu'a l'industrie de fournir et le marché national, et les marchés extérieurs.

3. Il faut établir un moratoire sur davantage d’investissements dans le secteur des plantations de palmiers à huile, jusqu'à l'obtention d'une analyse appropriée de l’impact social et environnemental de telles plantations.

Rukaiyah Rofiq travaille pour SETARA Jambi, une ONG qui mène campagne sur les questions de l’huile de palme, dans la province de Jambi, Indonésie.

Le protocole de Kyoto donne aux pays figurant dans l’Annexe I (soit aux pays industrialisés signataires dudit protocole) une forte incitation à se fixer des objectifs quant aux agrocarburants : au lieu de réduire leur consommation de carburant ou de forcer l’industrie automobile à ne plus produire que des véhicules à faible consommation de carburant, les pays ont argué qu’ils avaient réduit leurs émissions de gaz à effet de serre grâce à l’utilisation d’agrocarburant. Bien que les réelles émissions de gaz carbonique provenant de la déforestation et du drainage de la tourbe liés à la production d’agrocarburant peuvent largement dépasser les émissions d'huile minérale qu'ils remplacent, elles n'ont pas besoin d'être calculées puisqu'elles se produisent dans le sud, là où il n’y a pas de limites imposées aux émissions de gaz carbonique. Par conséquent, les agrocarburants permettent aux pays riches de prétendre à des crédits pour réductions d'émissions, alors qu'ils les ont effectivement exportés et qu'ils ont généralement contribué à l’accélération du réchauffement climatique.

Jusqu’à présent, aucune subvention pour MDP n’a été attribuée pour fabriquer des agrocarburants liquides, que soit de l’éthanol ou du biodiesel, mais les pourparlers sont engagés pour les rendre éligibles aux crédits de carbone de grande envergure. La question est controversée et un groupe d’experts de l’ONU (groupe méthodologique) recommande de refuser la première demande de crédits de carbone pour l’huile de palme destinée au biodiesel en Asie du Sud-Est, parce que sa culture génère encore davantage de déforestation. [5] Cependant, les pressions politiques sont très fortes et cette recommandation pourrait très bien être ignorée.

D'ambitieux plans d'expansion

La Malaisie a élargi ses plantations de palmier à huile à 4,17 millions d’hectares en 2006, et l’expansion la plus rapide a été celle de Sarawak et Sabah, sur l’île de Bornéo. Ce pays est le plus gros producteur et exportateur mondial d’huile de palme, avec 45 pour cent de parts de la production mondiale d'huile de palme, comparé aux 39 pour cent de l'Indonésie. Le rendement par hectare de la Malaisie est environ le double du rendement de l'Indonésie et la production est plus intensive, avec une importante utilisation de fertilisants et de pesticides (y compris le paraquat, extrêmement toxique, qui est de nouveau utilisé légalement, après avoir subi une interdiction internationale de quatre ans).

L’Indonésie a cependant l’intention de dépasser la Malaisie. Au cours des 20 prochaines années, elle envisage d’augmenter sa production d’huile de palme par un facteur de 43, avec une surface cultivée passant de 6,4 millions d’hectares en 2006 à 26 millions d’hectares en 2025. [6] Parallèlement, des plans sont tracés pour des plantations de canne à sucre et de jatropha à grande échelle, là aussi destinées aux agrocarburants. [7] Mais, cette expansion ne va pas exactement aussi vite que le gouvernement le souhaiterait. Quelques 12 millions d’hectares supplémentaires ont déjà été déboisés, supposément pour du palmier à huile, mais ils n'ont pas encore été plantés. Ceci a fait naître des soupçons selon lesquels les entreprises pourraient être d'abord intéressées par le rapide profit qu'elles peuvent tirer de la vente du bois d'œuvre, avant de l’être par les agrocarburants. Il est vrai que le rendement de l’huile de palme en Indonésie se situe encore bien en deçà de la moyenne mondiale, et il n’est en aucun cas certain que les propriétaires de telles plantations seront attentifs aux exhortations que leur fait le gouvernement d’investir l’argent nécessaire à l’accroissement des facteurs de productivité. Beaucoup de choses dépendent du marché international du biodiesel, qui est la principale force agissant sur les prix de l'huile de palme. Actuellement, les prix élevés de l’huile de palme promeuvent l'investissement consacré aux plantations de palmier à huile, aux moulins et aux raffineries de biodiesel, et le gouvernement continue d'accorder des concessions pour de vastes étendues de terre, en réponse directe à la forte demande pour le biodiesel et aux prix élevés de l'huile de palme brute. En 2006, des rapports émis par les médias sur des négociations d’alliances stratégiques entre l’Indonésie et la Malaisie ont été publiés et ils suggéraient des plans pour un accord horizontal sur l’huile de palme brute, bien que, jusqu’à présent, aucune décision définitive n'ait été annoncée à ce sujet. [8]

Mais pour le moment, du moins, un tel accord n’est pas vraiment nécessaire. Les prix à la hausse de l’huile de palme accélèrent l’expansion en Malaisie continentale, en Papouasie occidentale et Sulawesi et l’industrie de l’agrocarburant établit également d’autres têtes de pont en Asie du Sud-Est. Cargill, par exemple, augmente ses investissements dans les plantations de palmier à huile et dans des moulins en Papouasie-Nouvelle-Guinée où le gouvernement est en train de concevoir une stratégie visant à transformer le pays en producteur majeur d’agrocarburant. La Thaïlande importe de l’huile de palme et accroît ses propres plantations, et le nombre de ses plantations de palmier à huile augmente aussi – même si les plans d’expansion de l’Indonésie sont, et de loin, les plus ambitieux de toute l’Asie du Sud-Est. Alors que la Malaisie et l'Indonésie cherchent également d'autres produits de départ pour l'agrocarburant, comme la canne à sure et le jatropha, leurs stratégies de biocarburant se basent principalement sur l’expansion de l’huile de palme.

Les communautés locales en paient le prix

« C’est comme si nous étions des fantômes sur notre propre terre. Nous avons été tellement transpercés par les épines du palmier à huile que nous en sommes presque morts, il ne nous reste plus qu'à hanter une terre qui autrefois était la nôtre ». [9]

Les peuples d'Indonésie et de Malaisie vont payer deux fois pour cette « stratégie climatique » erronée : un réchauffement climatique rapide viendra menacer la vie d'un nombre sans cesse croissant d'Indonésiens, avec 2 000 îles courant le risque d’être submergées dans les décennies à venir ; et de nombreuses communautés vont perdre leurs moyens de subsistance, alors que des millions d’hectares de terre sont transformés en plantations d’agrocarburant. Les communautés autochtones et locales seront affectées de façon disproportionnée, parce que l’expansion du palmier à huile se produit en grande partie aux dépends des forêts humides, des tourbières et des terres sous « droits coutumiers », c’est-à-dire des terres qui leur appartiennent. Lors d'une réunion du Forum permanent des Nations Unies sur les questions autochtones en mai, la présidente, Victoria Tauli-Corpuz a mis en garde sur le fait qu’il soit probable que 60 millions d’autochtones dans le monde, dont 5 millions d'entre eux habitant le Kalimatan occidental, soient éconduits de leurs terre dans un futur proche, pour laisser leur place aux plantations d'agrocarburants. [10] Beaucoup d’entre eux ont déjà vu leur vie sérieusement perturbée par l’exploitation des forêts et, d'une certaine façon, le boom sur les agrocarburants n’est rien de plus que l’intensification d’un modèle de destruction déjà en cours. Beaucoup d’entreprises d'huile de palme et de biodiesel appartiennent en fait à des groupes qui ont profité de l’exploitation des forêts et du bois d’œuvre depuis des décennies.

La frénésie sur l’agrocarburant sonne le glas de la plupart des forêts de la région, beaucoup d'entre elles ayant déjà été largement abattues. Le programme pour l’environnement des Nations unies avertit que, d’ici à quinze ans, 95 pour cent des forêts humides de Bornéo et de Sumatra – certaines comptant parmi les écosystèmes les biologiquement divers de la planète – auront été détruites. Le nombre total des personnes vivant des zones forestières nationales classées en Indonésie pourrait s’élever à 90 millions et, parmi ceux-ci, selon Watch Indonesia, quelque 45 millions dépendent de la forêt pour leur nourriture et leurs moyens de subsistance. [11] Le gouvernement indonésien espère que l’expansion du palmier à huile destiné au biodiesel créera 5 millions d’emplois, un chiffre qui selon Watch Indonesia pourrait être bien supérieur, peut-être même dupliqué. Même ainsi, cela laisserait 35 millions de personnes dans la misère. Selon Marianne Klute de Watch Indonesia, « Sumatra ressemble déjà à une méga-plantation unique. Aujourd’hui Kalimatan est en train d’être transformée en une sorte de serre dans laquelle le carburant est produit pour les besoins énergétiques des pays industrialisés ». [12]

 Il n'est pas étonnant que l'appropriation des terres génère des conflits. À la fin 2006, il y avait déjà eu quelque 350 conflits en Indonésie. L’ONG indonésienne Sawit Watch a récemment mis en garde l’Union européenne dans une lettre ouverte : « Ces conflits irrésolus ne feront qu’empirer si la politique actuelle sur les biocarburants est appliquée. Ils priveront de plus en plus les communautés locales et les peuples autochtones de leurs terres et de leurs moyens de subsistance. » [13] Des milliers de communautés, qui étaient auparavant alimentairement autosuffisantes grâce aux écosystèmes forestiers et à l’agriculture traditionnelle, doivent maintenant acheter du riz sur le marché national, soumettant ainsi la fourniture indonésienne de riz à une pression plus grande, alors que le riz est déjà sous tension à cause du réchauffement climatique et de la conversion des terres pour des usages non-agricoles.

Sawit Watch a démontré que la plupart des concession octroyées pour la culture de l’huile de palme ne sont pas constitutionnelles en ce qu’elles ne prennent pas en ligne de compte les droits coutumiers qui font officiellement partie intégrante de la constitution indonésienne. En mars 2007, l’organisation Save Our Borneo a déclaré que les droits coutumiers de 2 000 communautés dayaks, dans le Kalimantan central, étaient menacées par des plans d'expansion du palmier à huile. Il y a des rapports réguliers sur des droits de l’homme bafoués – emprisonnement et meurtres – contre ceux qui résistent au rachat des terres par les entreprises ou qui protestent contre les mauvaises conditions de travail. L’expansion agressive du palmier à huile va probablement exacerber la situation en termes de droits de l’homme, plus particulièrement dans certaines zones, comme Aceh ou la Papouasie occidentale, où il y a déjà des conflits générés par ces questions.

À peu près un tiers des plantations de palmiers à huile d’Indonésie sont aux mains de petits porteurs, et les plans d’expansion du gouvernement prévoient un projet selon lequel une grande plantation se trouvera au centre de chaque unité productive, entourée par un grand nombre de parcelles beaucoup plus petites. De nombreux petits cultivateurs ont été pressionnés pour accepter titres de propriété pour moins de la moitié de la surface qu’ils cultivaient précédemment. De plus, les petits cultivateurs perdent rapidement leur autonomie, car ils contractent des dettes qui transforment leur terre en plantation de palmier à huile et ils deviennent dépendants des propriétaires des plantations pour le broyage et la vente de leur production. Lorsque Sawit Watch les a interviewé, beaucoup ont déclaré que le palmier à huile ne leur offrait pas de moyen de subsistance durable. [14]

Dans un même temps, la Malaisie ne reconnaît pas entièrement les droits fonciers autochtones ou coutumiers, et les conflits pour la terre sont particulièrement courants en Malaisie occidentale et au Sarawak, où les plantations sont établies sur des terres revendiquées par les communautés Orang Asli et Dayak. Le gouvernement planifie de développer un million d’hectares de palmier à huile à Sarawak, sur des terres sous droits coutumiers indigènes.

Qui se cache derrière l’industrie de l'agrocarburant dans l'Asie du Sud-Est ?

L’industrie de l’agrocarburant a à peine deux ans, pourtant, elle a déjà provoqué une extraordinaire frénésie d'investissement et attiré des milliards de dollars de capitaux nationaux et internationaux. Les gouvernements malaisien et indonésien soutiennent tous deux l’expansion de cette industrie avec de allégements fiscaux, des subventions, des investissements dans des entreprises publiques et des cibles pour l’agrocarburant, et ils ont tous deux financé 40 pour cent de l’huile de palme brute destinée au biodiesel. À la fin 2005, la Malaisie a octroyé 58 licences à des investisseurs d'agrocarburant, les plus importantes ayant été pour des entreprises malaisiennes Golden Hope, IOI Corporation, Kulim et Carotino. En Indonésie, le plus gros marché a été signé au début 2005, lorsque PT Smart (Sinar Mas Group) a finalisé un contrat pour un investissement de 5,5 millions USD avec China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) et Hong Kong Energy. Un autre grand groupe d’affaires indonésien, Raja Garuda Mas, a annoncé un contrat de 4 milliards USD en mai, cette année, comprenant des plantations de palmier à huile et une nouvelle raffinerie de biodiesel à Sumatra.

Sinar Mas, Raja Garuda Mas et le groupe Salim comptaient parmi les vieux amis de Suharto. Ayant perdu une partie de leur pouvoir après la chute de Suharto, ils ont maintenant renforcé leur position grâce à la décentralisation et, selon certains rapports, fonctionnent comme un état dans l'état, se répartissant Kalimantan et régnant avec l’aide de paramilitaires. Ils ont des liens étroits avec la Chine et tous les trois ont accru leur notoriété dans le commerce destructeur du bois d’œuvre. APP et APRIL, les entreprises qui ont une grande part de responsabilité dans la destruction des forêts de Sumatra, forment maintenant partie de groupes qui détruisent les forêts de Kalimantan et de la Papouasie occidentale pour l’huile de palme (tout en extrayant et vendant le bois d’œuvre dans un même élan). [15] Tandis que le boom sur le biodiesel à base d’huile de palme renforce le pouvoir des vieilles élites, de nouveaux joueurs entrent dans la partie, formant parfois des liens étroits avec les groupes d'affaires plus anciens.

D’autres gros investisseurs dans le biodiesel à base d'huile sont le groupe indonésien plus ancien, Bakrie, lui-aussi parmi les vieux amis de Suharto, mais sans lien avec la Chine, et de grandes entreprises malaisiennes et singapouriennes, par exemple Wilmar International. En mai 2007, l'entreprise chinoise CNOOC a annoncé qu'elle planifiait de construire trois raffineries de biodiesel dans le Kalimatan occidental, apparemment en tant qu’unique actionnaire. Des multinationales, comme Archer Daniels Midland (ADM) et Cargill, investissent également directement en Asie du Sud-Est, alors que les entreprises énergétiques, comme Shell, Neste Oil, Greenergy International et BioX Group, soit deviennent les nouveaux partenaires d’entreprises d’huile de palme pour biodiesel, soit, le plus souvent, importent de grosses quantités d'huile de palme depuis l'Asie du Sud-Est. Ce secteur en pleine expansion attire de grosses sommes de capital risque, avec des détenteurs de fonds, tels que le groupe Carlyle et Riverside Holdings, faisant des investissements de milliards et de milliards de dollars dans des entreprises de biodiesel dont le but est d'importer de l'huile de palme pour biodiesel brute ou raffinée. Cet investissement va bientôt être recevoir l’impulsion des organisations financières internationales : la Banque Mondiale et l’Asian Development Bank ont toutes deux déclaré qu’elles donneront la priorité au financement de la production d'agrocarburant dans les pays en voie de développement.

Les principaux marchés de l’huile de palme pour biodiesel du sud-est asiatique sont la Chine et l’Europe. L’Inde demeure parmi les trois premiers importateurs principaux d'huile de palme, même si elle préfère son jatropha national aux produits de départ importés. Cette politique a mécontenté les gouvernements d’Asie du Sud-Est, pourtant, même si l’Inde n'importait pas de biodiesel, la demande mondiale pour le biodiesel à base d’huile de palme dépasse déjà la croissance de l'offre. L’huile de palme est non seulement utilisée pour le biodiesel, mais aussi, et de plus en plus, pour la production de chaleur et d’énergie : en Allemagne, la plupart des générateurs combinés chaleur/énergie fonctionnent à l'huile de palme, [16] alors que BioX, aux Pays-Bas, est sur le point d’ouvrir deux centrales énergétiques qui utilisent elles-aussi l'huile de palme. Aux États-Unis, Imperium Renewables construit la première grande raffinerie de biodiesel à pouvoir gérer de grandes quantités d’huile de palme en provenance de Malaisie, tandis que l'Australie a ouvert sa première raffinerie de biodiesel à base d'huile de palme en novembre 2006. Cette année, la conférence de l'ANASE a réaffirmé son fort soutien régional aux agrocarburants, une position accueillie chaleureusement par l’Union européenne.

Malgré ces lourds investissements, l’industrie de l’agrocarburant ne voit l’huile de palme que comme une source de carburant transitoire, devant être remplacée par l’éthanol cellulosique de meilleure efficacité, d'ici à 15 ans. Selon son point de vue, c’est aussi bien, parce que l’érosion des sols et les feux feront en sorte que le boom sur le biodiesel que vit l’Asie du Sud-Est soit de courte durée. Les plantations de biodiesel s’étendent rapidement sur les 20 millions d’hectares de tourbières et, dès lors que l'oxydation de la tourbe est complète, il ne restera plus de sol. Le sol blanc sablonneux des autres parties de Bornéo aura un sort légèrement meilleur. Selon les universitaires américains Lucas et Tadeus Patzek, le sol des régions montagneuses d’Indonésie s’érode 30 fois plus vite qu’aux États-Unis. [17]

« Agrocarburants durables » : de fausses promesses et de fausses solutions

Peu défendent ouvertement la destruction des forêts humides pour la production d'agrocarburants, et la dévastation environnementale causée par l’expansion du palmier à huile en Indonésie est devenue un embarras pour beaucoup d’entreprises d’agrocarburants et de membres de groupes de pression. C’est si vrai que deux entreprises britanniques leaders dans l’agrocarburant (D1 Oils et Greenergy Biofuels Ltd) ne font pas mention de leur utilisation de l’huile de palme dans les pages principales de leurs sites Internet. Le gouvernement malaisien, sous la forte influence du Conseil malaisien de l’huile de palme, essaie de détourner les critiques vers leur voisin du sud, l’Indonésie, et prétend qu'il n'y a pas de déforestation due au palmier à huile ou au feu de tourbe dans le pays, malgré les preuves fournies par les satellites. En réponse à ces critiques, plusieurs gouvernements et entreprises développent des « normes de durabilité », jusqu’à présent sans aucune implication des ONG du sud. Les propositions débattues en Europe vont de l’interdiction totale de l’importation de l’huile de palme (rejetée par le Parlement européen et la Commission européenne), par la voie d’une certification obligatoire avec la possibilité d’interdictions d’importation sélectives, proposée par la commission hollandaise Cramer, à l’obligation d’une simple déclaration volontaire promue par le partenariat britannique Low Carbon Vehicle.

Au niveau international, les pourparlers sur les biocarburants durables, en consultation avec l’industrie concernée, ont créé des « normes », une fois encore sans aucune participation des ONG du sud. La proposition principale semble être de détourner la production de la forêt primaire vers les terres incultes de mauvaise qualité – bien que ces terres soient souvent celles des communautés ou des petits agriculteurs – ou vers la forêt exploitée, même si celle-ci demeure riche en biodiversité, si on la compare aux déserts verts des plantations de palmier à huile. Même ces normes inappropriées s’appuieraient sur la bonne volonté des grandes sociétés comme Sinar Mas et Raja Garuda Mas, réputées pour avoir, par le passé, brisé chaque accord visant à protéger des parcs nationaux et les dites « forêts à haute valeur de conservation ».

L’idée avancée est que le biodiesel doit être produit à partir d’huile de ricin, considérée comme une alternative durable à l'huile de palme. Bien que cela ne soit pas une solution satisfaisante, d'un point de vue environnementale – parce que, selon l’Agence européenne pour l’environnement, la monoculture du ricin endommage gravement la biodiversité de l'Europe - il est vrai que l'Europe n'a, elle, pas de forêts humides à détruire. Cependant, l’argument sous-jacent en faveur de l’huile de ricin – c’est-à-dire qu’il va permettre de réduire la demande sur l'huile de palme - n'apparaît pas recevable. L’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture croit, au contraire, que l’usage accru du ricin dans la production de biodiesel est devenu l’une des forces motrices qui se cache derrière la hausse mondiale des prix de l’huile de palme. C’est parce que les entreprises alimentaires et chimiques se tournent dorénavant de plus en plus vers l’huile de palme maintenant que l’huile de palme et d’autres huiles végétales alternatives sont utilisées pour produire du carburant. [18] Ceci signifie que l’expansion du biodiesel à base d’huile de ricin en Europe est maintenant l’une des forces motrices de la destruction de la forêt humide en Asie du Sud-Est.

Même si le lobby de l’agrocarburant a du mal à la digérer, la vérité est qu'il n’y a pas de mécanisme politique connu permettant de produire de grandes quantités d’agrocarburant sans dévaster les forêts, les terres agricoles et les tourbières d’Asie du Sud-Est et d’autres régions du sud en général. C’est une loi de base en économie : une forte demande conduit à des prix élevés, ce qui conduit à une offre plus abondante. La solution efficace à long terme est que le monde développé réduise sa demande d’agrocarburant. Parce qu’ils ne veulent pas accepter cette règle de base, les avocats de l’agrocarburant proposent, et c'est un peu bizarre, l’utilisation de la force pour passer outre la pression du marché. Le programme pour l’environnement des Nations unies, qui est un enthousiaste supporter de l'expansion de l'agrocarburant, appelle à un financement international de « gardes forestiers » paramilitaires qui patrouilleraient les parcs nationaux et qui protégeraient la biodiversité indonésienne. [19] L'unique méthode qu'ils envisagent pour protéger les espèces et les zones à forte biodiversité, tout en promouvant l'expansion à large échelle de l'agrocarburant, c’est de s'appuyer sur les même forces paramilitaires qui, jusqu’à présent, fonctionnaient largement pour faire appliquer la loi des entreprises d'huile de palme et de bois d'œuvre.

Conclusion

En moins de deux ans, une industrie de l’agrocarburant multi-milliardaire en dollars s'est développée en Malaisie et en Indonésie, utilisant le produit de départ au meilleur rendement au monde - l'huile de palme. Leurs gouvernements, soutenus par l’investissement international, les pays importateurs et les institutions internationales, ont fait le projet de transformer de grandes superficies de leurs pays en méga-plantations pour  y cultiver du carburant qui fera rouler les voitures des pays riches. Les écosystèmes, qui tombent dans l’oubli, jouent pourtant un rôle crucial dans la régulation du cycle du carbone. Si nous ne pouvons pas les protéger, alors nous ne pouvons pas protéger le climat mondial et, par conséquent, pas non plus notre futur. Cependant, il n’y a aucun moyen d’arrêter la destruction sans réduire la demande mondiale de l'huile de palme. Idéalement, il faudrait déclarer un moratoire international sur la monoculture d'agrocarburants et sur le commerce international des agrocarburants, bien qu'un moratoire unilatéral de l'Europe ou de n'importe quel autre grand importateur enrayerait un peu les prix et, par conséquent, l'investissement.


Références

1 http://tinyurl.com/yvmeth

2 Fred Pearce, The Last Generation,. Eden Project Books, 2006, p. 99

3 Peter Aldhous, “Land Remediation: Borneo is burning”, Nature, 6 janvier 2005, p. 13.

4 Pour des références sur l'expansion des plantations et les émissions des tourbières, voir http://tinyurl.com/yqf2lb

5 http://tinyurl.com/ys2u6f

6 Pour des informations détaillées sur le programme d’expansion et les principaux investisseurs en Indonésie, voir Marianne Klute, “Green Gold Biodiesel: Players in Indonesia”, janvier 2007. http://tinyurl.com/33lb7r

7 Ibid.

8 http://tinyurl.com/2u43ay

9 Forest Peoples Programme et Sawit Watch, “Ghosts on our own land”, 2006, http://tinyurl.com/333yog

10 http://tinyurl.com/38rnf6

11 Forest Peoples Programme, Sawit Watch, HuMA et ICRAF, Bogor, “Promised Land: Palm Oil and Land Acquisition in Indonesia – Implications for Local Communities and Indigenous Peoples”, 2006, http://tinyurl.com/2tljpz

12 Watch Indonesia, “Fremdwort Nachhaltigkeit”, 2007, http://tinyurl.com/2w8a7n

13 Sawit Watch, “Open Letter: Palm oil for biofuels increases social conflicts and undermines land reform in Indonesia”, janvier 2007, http://tinyurl.com/yq5nur

14 Forest Peoples Programme et Sawit Watch, “Ghosts on our own land”, 2006, http://tinyurl.com/333yog

15 Pour des informations détaillées sur le programme d’expansion et les principaux investisseurs en Indonésie, voir Marianne Klute, “Green Gold Biodiesel: Players in Indonesia”, janvier 2007. http://tinyurl.com/33lb7r

16 http://tinyurl.com/3xxros

17 Lucas et Tadeus Patzek, “The Disastrous Local and Global Impacts of Tropical Biofuel Production”, Energy Tribune, 6 mars 2007, http://tinyurl.com/37z6gw

18 P. Thoenes, FAO Commodities and Trade Division, “Biofuels and Commodity Markets: Palm Oil Focus”, 2006, http://tinyurl.com/2kmgb5

19 UNEP, “The Last Stand of the Orangutan”, 2007, http://tinyurl.com/2m33d7

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