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La réserve de matériel génétique de la banque de semences d'Ejere Farming Community, l'une des nombreuses installations locales avec lesquelles travaille l’Institut Ethiopien pour la diversité. Collection d'images National Geographic / Alamy

 

Logé dans un immeuble de bureaux quelconque de l’Institut Ethiopien pour la diversité, se trouve une série de voûtes cryogéniques abritant la plus grande et la plus importante collection de semences de plantes en Afrique subsaharienne. Située dans la capitale Addis-Abeba, cette installation stocke les semences de plus de 62 000 variétés de plantes indigènes liées seulement à la production horticole.

Lors de sa création au début des années 80, l’EBI est devenue la première banque de semences vivantes au monde. Cela contraste avec la réserve de semences mondiale de Svalbard qui, logée sous une épaisse glace, non loin du pôle Nord, constitue essentiellement un bunker destiné à protéger les stocks de semences de la catastrophe mondiale. En s'associant avec les agriculteurs locaux, l'EBI conserve au moins 40 000 variétés supplémentaires en maintenant leur vie et leur croissance dans les champs.

« Dans une perspective mondiale, les banques de gènes semblent se concentrer uniquement sur la collecte et la conservation des échantillons qu'elles peuvent trouver, et elles appellent cela la conservation», a déclaré l'agronome Melaku Worede à un intervieweur en 2009. Cet homme de 82 ans a aidé à fonder l’EBI et a reçu un prix Right Livelihood (plus connu sous le nom de « Prix Nobel alternatif ») pour son travail en tant que directeur général. «Nous, en revanche, nous croyons en la conservation par l'usage, en préservant la diversité pendant que vous l'utilisez ».

Worede a déclaré que cette approche était particulièrement importante pour un pays en développement comme l'Ethiopie, qui présente une diversité de cultures indigènes. En tant que l’un des huit foyers d’agriculture primordiaux au monde, le pays est reconnu par les horticulteurs comme un centre vavilovien de la diversité. Cette distinction est attribuée aux régions qui ont d’abord développé et ensuite diffusé certaines des plus importantes cultures domestiques du monde.

« Pendant des millénaires, l'isolation et l'interconnectivité naturelle des communautés d'agriculteurs indigènes en Éthiopie ont protégé et conduit à la création d'une diversité de cultures considérable», déclare l'agronome Henk Hobbelink, âgé de 62 ans. Cofondateur de l’association internationale sans but lucratif GRAIN, il a passé ces 30 dernières années à travailler avec les petits agriculteurs pour préserver la diversité des cultures dans le monde. À la fin des années 1980 et au début des années 90, il a joué un rôle clé dans les premières versions de l'EBI. « Les agriculteurs ont misé sur la diversité pour fournir une alimentation variée et la protéger contre les catastrophes », a-t-il poursuivi. « En plantant de nombreuses variétés de la même culture [parfois des dizaines dans une même parcelle] et en préservant les semences des meilleurs résultats de la saison, ils ont encouragé l'adaptation génétique sans relâche. »

Au fur et à mesure que les agriculteurs éthiopiens amélioraient leurs cultures et cultivaient de nouvelles variétés, ils stockaient leurs graines dans de grands pichets en argile et les cataloguaient en fonction de leur utilisation. Au fil du temps, les villageois-agriculteurs ont créé des stocks de semences communautaires adaptés aux conditions locales, notamment aux précipitations, à la température moyenne, à la composition du sol, aux performances et à la saveur. Les échanges par le biais du commerce et des migrations ont permis de cultiver des variétés dans de nouvelles régions, créant ainsi une diversité supplémentaire. Ce processus s’est poursuivi jusque dans le XXe siècle et continue à certains endroits. « Un bon exemple de ce processus est le teff », déclare Hobbelink.

Semblables au quinoa ou au mil, les Éthiopiens cultivent leur herbe pour ses graines comestibles, qu'ils utilisent pour fabriquer l'injera, une sorte de pain plat très apprécié. Bien que les conditions de croissance du pays soient extrêmement diverses, des déserts aux hautes terres montagneuses, en passant par les forêts tropicales, s’il y a une ferme, vous pouvez être sûr qu’une variété de teff y a été adaptée pour y pousser.

 Les scientifiques reconnaissent que l’Éthiopie est l’un des huit centres mondiaux de la diversité des cultures de Vavilov.

« Le teff était l'une des premières cultures domestiquées et l'on compte littéralement des centaines de variétés cultivées en Éthiopie », explique Hobbelink. « En outre, les agriculteurs peuvent faire la différence entre elles. Ils connaissent leurs caractéristiques et peuvent vous dire quelles sont les meilleures variétés et où les faire pousser. » Avec la soi-disant révolution verte des années 50 et 60, tout cela était menacé. En Amérique et en Europe, l’agriculture avait évolué vers des modèles d’entreprise reposant sur la mécanisation intensive, des variétés développées en laboratoire de cultures à haut rendement, des monocultures, des engrais chimiques et des pesticides. En tant qu'institution, l'agriculture à petite échelle était considérée comme dangereusement dépassée. Des dirigeants tels que l'agronome américain Norman Borlaug, dont les efforts lui ont valu le prix Nobel en 1970, ont travaillé sans relâche pour diffuser les nouvelles technologies dans les pays en développement. « En pratique, cela a impliqué des scientifiques des pays riches qui remplaçaient les semences traditionnelles par des variétés hybrides », explique Hobbelink. Avec le temps, les systèmes privatisés rendraient les agriculteurs autochtones obsolètes. La faim deviendrait ainsi une chose du passé. Cependant, la mise à niveau a entraîné des coûts imprévus. Lorsque les agriculteurs ont commencé à cultiver une poignée de variétés de maïs, de soja et de blé, les stocks de semences indigènes ont été abandonnés. La diversité des cultures a disparu à un rythme effarant. « Bien que nous n'ayons pas de chiffres précis, le consensus scientifique est que 75% de la diversité des cultures dans le monde a été perdue au cours du XXe siècle », déclare Pat Mooney, un expert en ressources phytogénétiques du Groupe ETC (en anglais : Action Group on Erosion, Technology and Concentration). « Par exemple, lorsqu'une variété de riz à haut rendement a été introduite en Asie du Sud, plus de 100 000 variétés indigènes ont disparues en quelques années. »

Les scientifiques ont été alarmés. Pour créer de nouvelles variétés de plantes, les chercheurs en agriculture avaient besoin de matériel génétique. Néanmoins, avec ses promesses de rendements élevés, de rentabilité et de travail réduit, la Révolution Verte se développait à un rythme vertigineux. Dans le but de préserver la diversité des cultures pour l’avenir, le monde s’est précipité pour installer des banques de semences.

En Ethiopie, cependant, Worede a estimé que ce remède était insuffisant. Il a considéré que les connaissances et le savoir-faire des agriculteurs concernant leurs cultures constituaient un élément tout aussi important de la diversité biologique - une ressource qui ne pouvait pas être entreposée. Il a encouragé les petits agriculteurs à rester fidèles à leurs semences et à leurs traditions.

En Éthiopie, les agriculteurs ont signalé aux scientifiques des variétés dont ils ignoraient l'existence.

« Melaku a estimé que, l'idée selon laquelle les agriculteurs devraient se tourner vers des sociétés internationales pour acheter des semences, du matériel et les matériaux synthétiques nécessaires pour les faire pousser était ridicule », déclare Hobbelink. Pour Worede, il s’agissait essentiellement d’une prise de contrôle hostile: les sociétés occidentales cherchaient à s’implanter sur de nouveaux marchés et à créer un monopole sous prétexte de progrès. « Le plus gros problème était que ces cultures étaient conçues pour ne pas produire de semences viables. Il fallait donc acheter de nouvelles semences chaque année », déclare Hobbelink.

Du point de vue de Worede, cela transformerait les agriculteurs autosuffisants en consommateurs agricoles. En outre, les méthodes semblaient considérer la dégradation de l’environnement comme un dommage collatéral.

« Bien que les banques de semences aient techniquement pour objectif de préserver la diversité, la plupart d'entre elles gardaient les semences congelées et ex situ », explique Mooney. A l’écart des champs des agriculteurs et des pressions naturelles telles que les maladies et le changement climatique, les variétés ne peuvent ni s’adapter ni évoluer. Si elles devaient être plantées dans 100 ans, leurs chances de survie seraient minces. « Melaku a préconisé une approche très différente », poursuit Mooney. « Il a estimé que les scientifiques devraient adopter un modèle de participation active et travailler avec les agriculteurs pour maintenir les semences en rotation. De cette façon, vous pouvez conserver des copies dans une banque centrale, mais aussi en ajouter de nouvelles au fur et à mesure de leur développement dans les champs. »

Élevé dans un village agricole éthiopien, Worede a reçu un doctorat en agronomie de l'Université du Nebraska. Après avoir observé les pratiques agricoles des usines états-uniennes et les attitudes des universitaires à l’égard des communautés agricoles traditionnelles, il a été profondément perturbé.

« L’attitude était la suivante: « C’est l’avenir de l’agriculture », déclare Worede. « Il y avait une certaine arrogance; les scientifiques ont été indifférents aux agriculteurs ». Mais pour lui, cela a valu 10 000 ans de connaissances et d'expériences pratiques. « Les agriculteurs étaient les scientifiques d'autrefois », dit-il. « Ils connaissent des choses sur ces plantes qu’une personne en blouse blanche se comprendra jamais. » De retour en Ethiopie, Worede eut une idée sans précédent. Il a estimé que le partenariat avec les banques de semences d’agriculteurs permettrait aux communautés agricoles existantes de devenir de puissantes ressources pour la préservation et l’innovation de la diversité des cultures. Comment cela fonctionnerait-il ? Les agronomes apprendraient des agriculteurs et vice versa. Ces derniers serviraient de chercheurs sur le terrain. Les premiers faciliteraient la collaboration entre les communautés agricoles, étudieraient et répertorieraient les conclusions des agriculteurs et joueraient un rôle de soutien en diffusant des informations, en fournissant des ressources supplémentaires et une assistance sur le terrain.

À l’intérieur d’une banque de semences communautaire en Éthiopie.

En 1976, un partenariat entre l’Allemagne et le gouvernement éthiopien a conduit à la création d’un centre de ressources phytogénétiques, c’est-à-dire, une banque de semences - et Worede a été nommé directeur du programme. Au départ, la mission était simple: acquérir des copies de semences locales et diffuser les connaissances des meilleures pratiques modernes parmi les agriculteurs. Mais quand une terrible sécheresse a frappé le début des années 80, cela a changé. La nourriture était si rare que les agriculteurs ruraux étaient obligés de manger des graines qu'ils conservaient habituellement pour les semis de printemps. Worede a donc mobilisé le personnel de l’organisation. Traversant la campagne à moto et en Jeep, il était déterminé à aider à sauver les agriculteurs et, avec eux, des millénaires de diversité des cultures éthiopiennes. « Nous nous sommes rendus dans des villages et avons échangé des graines pour les semences d’agriculteurs », explique Worede. « Lorsque le moment est venu de les planter, nous avons promis de leur rendre les semences. »

À l’intérieur d’une banque de semences communautaire en Éthiopie.

La crise et la sensibilisation ont eu des avantages imprévus. D'une part, l'Institut possédait à présent une collection complète de semences. Mais plus important encore, une relation directe avec les agriculteurs avait été établie. La valeur de cette connexion est devenue évidente lorsque Worede a renvoyé les semences. « Dans de nombreux cas, les scientifiques ont regroupé des semences qui étaient en réalité très différentes », déclare Hobbelink. « Melaku allait les chercher et les femmes [qui dans les communautés agricoles éthiopiennes sont responsables de la gestion et du stockage des stocks de semences] se moquaient de lui pour avoir combiné les différentes variétés. Nous ne pouvions pas faire la différence. Pourtant, voici ces femmes qui nommaient, pour les scientifiques, des variétés non découvertes. Et pas seulement cela, elles pouvaient vous dire leurs caractéristiques spécifiques, les conditions pour lesquelles elles ont été adaptées et leurs utilisations. »

Un des exemples préférés de Worede est une variété de sorgho connue des agriculteurs Wollo sous le nom de wotet begunche, ou « lait en bouche ». Extrêmement riche en protéines, la variété a été cultivée pour nourrir les enfants et les femmes enceintes. De plus, le commerce s’était répandu dans tout le pays. Avant de parler aux agriculteurs, les scientifiques ne savaient pas que la plante existait, encore moins qu’elle avait été adaptée pour une utilisation dans toute l’Éthiopie.

En 1989, Worede avait effectué une transformation novatrice en s'associant directement avec les agriculteurs. Cette année-là, Worede a reçu un prix Right Livelihood pour sa «préservation de la richesse génétique de l’Éthiopie en construisant l’un des meilleurs centres de conservation de semences au monde». Son travail auprès des agriculteurs a été cité comme étant fondamental.

Aujourd’hui, les défenseurs de l’environnement considèrent le travail de Worede et de l’Institut Ethiopien pour la biodiversité comme un modèle de préservation de la diversité horticole. L'institution s'est développée pour inclure 21 centres de ressources génétiques communautaires en Éthiopie, dont 17 pour l'étude et la collecte de plantes sauvages et médicinales.

 « Quand Melaku a commencé à faire tout cela, il a été condamné comme étant anti-science », dit Hobbelink. « Et pourtant, si vous assistiez à une réunion des Nations Unies sur la diversité des cultures en 2018, vous entendrez toujours son travail qualifié de "norme moderne en matière de vraie conservation. »

Sourcehttps://www.atlasobscura.com/articles/seed-banks-in-africa

Traduction : Justine Uribe

 

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