La “sécurité sanitaire ” des aliments : une arme contre les vendeurs de rue et les petits producteurs

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Auteur: Supermarket watch Asia bulletin
Date: 30 juin 2017
Traductions: English
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Supermarket watch Asia bulletin | 30 juin 2017 | Autres publications, entreprises & commerce

 

Supermarket watch Asia bulletin (Bulletin de veille des supermarchés d’Asie), No.6, mai 2017

Éditorial : La “sécurité sanitaire ” des aliments : une arme contre les vendeurs de rue et les petits producteurs

C’est pour des raisons de sécurité sanitaire et d’hygiène en matière d’alimentation que certains gouvernements ont pris, ces dernières années, la décision d’interdire les vendeurs de rue et de fermer les marchés d’aliments frais. Les vendeurs de rue de Bangkok sont les dernières victimes de cette interdiction : les autorités de la ville ont annoncé en effet leur intention de faire disparaître tous les vendeurs de rue d’ici la fin 2017. 

Les expériences menées dans d’autres parties du monde montrent une situation similaire. En janvier de cette année, le Conseil de la ville d’Harare au Zimbabwe a accusé les vendeurs de nourriture du secteur informel de répandre la typhoïde. Le Conseil a alors essayé de confisquer et de détruire toutes les denrées périssables qui se vendaient dans le quartier central des affaires. De nombreux vendeurs ont riposté et il s’en est suivi des affrontements mortels.

« S’ils étaient suffisamment responsables et s’ils se préoccupaient vraiment du sort des gens, ils auraient tenté de chercher des moyens de créer un environnement positif, de manière à soutenir les efforts des Zimbabwéens qui veulent vraiment gagner leur vie, » a déclaré Ronald Mureverwi du Syndicat national des vendeurs de rue du Zimbabwe [the National Vendors Union Zimbabwe]. « La vente de rue n’est absolument pas un crime, » a-t-il ajouté. 

Ce ne sont pas les petits vendeurs de rue ni les petits producteurs qui provoquent les principaux risques de sécurité sanitaire en termes d’alimentation, mais le système alimentaire industriel et ses gigantesques fabriques. Le récent scandale brésilien impliquant JBS, le plus grand producteur mondial de viande, le démontre une fois de plus. JBS aurait soudoyé des responsables gouvernementaux pour faire approuver la vente et l’exportation de viande contaminée dans le monde entier. Une partie de la viande, dont des saucisses et des charcuteries, est soupçonnée d’être de la viande rance trafiquée, l’utilisation d’acide permettant de masquer l’odeur ; la viande aurait été ensuite vendue à des écoles et à Walmart, la multinationale de la distribution.


INFOS RÉGIONALES

La vente de nourriture de rue interdite à Bangkok, en Thaïlande

Après une longue journée, et jusqu’aux petites heures du lendemain, les habitants de Bangkok s’arrêtent souvent en rentrant chez eux, pour manger à l’un des milliers de stands de nourriture qu’on trouve partout dans la capitale. Les plats savoureux sont pour la plupart cuisinés sur place et vendus pas cher. Les marchands et les clients viennent de tous les coins de Thaïlande et beaucoup de travailleurs et de dîneurs viennent d’encore plus loin. Nulle part ailleurs sans doute, la diversité des cultures alimentaires thaïlandaises se trouve aussi bien représentée. Les plats vont du familier à l’impossible à identifier, du simple à l’élaboré. Les stands de fortune sont souvent bondés, mal éclairés, à la merci des conditions météo et le service est rapide et bruyant.

Pour les citadins pauvres, la vente de rue peut constituer une source vitale de revenus (Bhowmik, 2005). A priori, le revenu des habitués et celui des vendeurs ne semble pas être très différent, même si cela est difficile à évaluer. Les recherches récentes sur l’emploi ou les revenus dans ce secteur sont rares. Une chose est certaine, ces stands sont là, dans chaque rue principale, près de chaque centre de transport, et dans les zones résidentielles. Ils impliquent très probablement des millions de personnes. 

Toutefois, le 18 avril 2017, le quotidien The Nation a fait savoir que l’Administration métropolitaine de Bangkok (la BMA) prévoyait d’interdire tous les petits vendeurs de nourriture de rue d’ici la fin de l’année. Selon un article du Bangkok Post, cette interdiction fait partie d’une campagne de nettoyage orchestrée par le Conseil national pour la paix et l’ordre (NPCO). Cela a provoqué un tollé de la part du public local et les vendeurs de rue ont fait les gros titres des médias locaux (voir [1] [2] [3] [4]) (voir cette courte vidéo de Voice TV 21). Les journaux télévisés internationaux ont également eu vent de l’affaire (voir [1] [2] [3] [4]). Bangkok est actuellement la ville la plus visitée au monde, avec un chiffre de visiteurs estimé à 21 millions en 2016 et a récemment obtenu pour la seconde fois le titre de meilleure ville pour la nourriture urbaine décerné par CNN.

La BMA affirme vouloir appliquer des critères plus stricts pour la vente à la sauvette, améliorer les normes d’hygiène et rendre les trottoirs aux piétons. Mais cette manière de rendre les trottoirs aux piétons va clairement coûter très cher aux marchands de rue et réduira les options pour leurs clients. Si les rues sont nettoyées, comment les vendeurs vont-ils pouvoir gagner leur vie ? Le gouvernement est-il prêt à garantir leur droit à la subsistance ? C’est assez peu probable. Et pourquoi est-il si important de vider les trottoirs ? Comme l’a fait remarquer Bhowmik (2005), l’argument de l’obstruction de la circulation est souvent utilisé pour justifier l’enlèvement ou la restriction des stands de rue, mais sa pertinence reste à prouver. Où les clients pourront-ils donc aller pour trouver leur repas du soir ? Ce changement brutal risque fort de créer des problèmes pour beaucoup de gens et semble conçu pour profiter plutôt aux restaurants installés de façon légale hors des rues et augmenter la part de marché des franchises alimentaires ou des magasins d’alimentation ouverts 24 heures sur 24.

Les partisans de l’interdiction prétendent que la nourriture vendue dans les rues n’est pas hygiénique. Les normes d’hygiène sont certes variables selon les endroits. Mais le gros avantage de cette nourriture est justement que la plupart des plats sont préparés sur place. Quels sont les critères de comparaison utilisés ici ? La nourriture qu’on sert dans des restaurants qui ne sont pas dans la rue est-elle plus nutritive ? Est-elle plus variée ? Offre-t-elle moins de résidus de pesticides chimiques ? Des études de Thai PAN suggéraient que les fruits et légumes des marchés de plein air et des camions-snacks n’étaient pas plus mauvais que ceux des supermarchés de marque. Où sont les preuves que la nourriture des stands de rue est moins nutritive, moins saine et qu’elle a un moins bon rapport qualité-prix que la nourriture issue de la production de masse vendue dans les grands commerces ?

Cette annonce n’est pas vraiment une surprise. Plusieurs essais ont déjà été faits pour réaliser cette idée du nettoyage des rues. Mais cette fois, le gouvernement militaire et les pouvoirs incontestables que lui confère l’article 44 de la nouvelle Constitution augmentent la probabilité de voir la mesure appliquée. 

La démocratie et l’alimentation sont intimement liées. Le terme de démocratie alimentaire a été inventé par Tim Lang au milieu des années 1990 et a été élaboré par Lang et d’autres en un concept qui contient non seulement le droit de toute personne à un « accès à une alimentation correcte, saine, nutritive et durable », mais va beaucoup plus loin pour « mettre l’accent sur la décence et la justice sociale dans les salaires, les conditions de travail et l’équité interne du système alimentaire  ». Le terme de démocratie alimentaire est devenu un « cadre pour décentraliser le contrôle sur le système alimentaire » (Booth & Coveney (2015).  La destruction potentielle du revenu et de la sécurité alimentaire qu’engendrerait, pour les citadins pauvres et les travailleurs mal-payés de Bangkok, une interdiction de vendre de la nourriture dans la rue montre clairement pourquoi la justice sociale doit être au centre du système alimentaire thaïlandais. La démocratie est essentielle pour donner à chacun une chance d’avoir réellement son mot à dire dans la manière dont les changements proposés affecteront la vie de sa famille et notre société. 

Article rédige par :
BioThai info team
e-mail : editor@biothai.org

Le reste du Bulletin de veille des supermarchés d’Asie n°6 du 31 mai 2017 est disponible en anglais.

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