Douze ans de culture du soja OGM en Argentine : un désastre pour les populations et pour l'environnement

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Author: GRAIN
Date: 21 January 2009
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GRAIN | 21 January 2009 | Seedling - January 2009

GRAIN

Le soja génétiquement modifié (GM) a été introduit en Argentine en 1996 sans le moindre débat, que ce soit au Congrès ou au niveau du public. Depuis cette date, sa culture s’est répandue dans l’ensemble du pays comme une traînée de poudre. Aujourd’hui, plus de la moitié des terres cultivables du pays sont plantées en soja.Aucun autre pays au monde n’a consacré une superficie aussi importante à une culture génétiquement modifiée unique. L’Argentine offre une opportunité exceptionnelle d’étudier les conséquences de la culture intensive d’un OGM dans un pays.

À la fin de cette saison de plantation, déjà bien entamée, on estime que l’Argentine aura planté du soja sur une superficie record de 18 millions d’hectares, soit près de la moitié des terres agricoles du pays. La quasi-totalité du soja planté actuellement est du soja Roundup Ready (RR) de Monsanto, un type de soja qui a été génétiquement modifié pour être résistant à l’herbicide Roundup (principalement composé de glyphosate), qui est également fabriqué par Monsanto. Alors quelles ont été les conséquences pour les populations et pour le pays ?

Ceux qui en ont probablement le plus souffert sont les petits exploitants agricoles et les familles de paysans. Avant même l’introduction du soja RR, le gouvernement argentin avait adopté des politiques favorisant les gros exploitants, en décidant que des petites exploitations de moins de 200 hectares étaient « non rentables », et en prévoyant qu’au moins 200 000 agriculteurs seraient obligés de quitter leurs terres. [1] Depuis cette époque, les politiques gouvernementales n’ont pas changé. Des milliers de familles de paysans ont été expulsées de leurs terres par la violence parce qu’elles avaient tenté d’opposer une résistance à l’avancée du soja. Des membres du Movimiento Campesino de Santiago del Estero (Mocase), un mouvement de paysans du Nord de l’Argentine affilié à Via Campesino, et du Movimiento Nacional Campesino Indígena subissent un harcèlement constant parce qu’ils essaient de stopper l’avancée du front du soja.

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Production de fèves de soja en Argentine
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Les familles qui parviennent à rester sur leurs terres ont également été fortement affectées, en particulier par la contamination chimique, qui s’est aggravée au cours des dernières années. Lorsque Monsanto a introduit le soja RR, l’entreprise a promis que cela entraînerait une baisse spectaculaire de l’utilisation d’herbicide. Comme le soja RR avait été modifié génétiquement pour être résistant au glyphosate, Monsanto affirmait qu’il serait possible de tuer toutes les mauvaises herbes en appliquant l’herbicide une seule fois, au début de la saison de plantation. En fait, cet avantage ne s’est jamais concrétisé aussi clairement que ce que prévoyait l’entreprise. Au lieu de baisser, la consommation nationale de glyphosate a connu une hausse spectaculaire : On estime que l’Argentine a utilisé 200 millions de litres de glyphosate en 2008, à comparer à 13,9 millions de litres en 1996. [2] En d’autres termes, alors que la récolte de soja en Argentine a été multipliée par cinq pendant la période concernée, la consommation de glyphosate a, quant à elle, été quatorze fois plus importante.

L’application intensive, année après année, d’un seul herbicide (le glyphosate) a aboutit à l’émergence de mauvaises herbes qui sont devenues résistantes à ce produit chimique.

Parmi les « super mauvaises herbes » (comme on les appelle couramment) les plus connues sont :
Hybanthus parviflorus (Violetilla), Parietaria debilis (Yerba Fresca), Viola arvensis (Violeta Silvestre – pensée des champs), Petunia axillaris (pétunia), Verbena litoralis (verveine), Commelina erecta (Flor de Santa Lucía – Comméline érigée), Convolvulus arvensis (Correhuela – liseron des champs), Ipomoea purpurea (Bejuco – ipomée pourpre), Iresine difusa (irésine) et récemment Sorghum halepense (Sorgo de alepo – sorgho d’Alep), qui a fortement inquiété les agriculteurs car c’est une mauvaise herbe difficile à contrôler. [3]

Rural and Urban Women for Food Sovereignty (Les femmes des zones rurales et urbaines pour la souveraineté alimentaire)

En novembre 2008, la troisième réunion de l’organisation Rural and Urban Women for Food Sovereignty a été organisée à Santé Fé, en Argentine. L’un des groupes de travail a décidé de tenir son séminaire de deux jours sur la ligne de chemin de fer appartenant à la société privée Belgrano Cargas, qui est utilisée pendant les récoltes pour transporter les fèves de soja. Selon les femmes, l’opération était destinée à protester contre le « modèle du soja » et contre la privatisation des chemins de fer. Pendant 48 heures, elles ont bloqué l’ensemble du trafic sur la ligne de chemin de fer, ce qui entraîné des pertes pour la compagnie des chemins de fer estimées à 200 000 $ US.

Voici des extraits du document diffusé par l’organisation de femmes pour expliquer son action :

•  Le "modèle du soja"  contamine notre environnement et, par la concentration des terres et des moyens de production, il expulse les communautés de paysans des terres qu’elles occupent depuis de nombreuses années, ce qui accroît la vulnérabilité de chacun, mais en particulier celle des femmes et des enfants.

•  Il suffit de regarder le long de ce qu’on appelle les "routes de la production" pour se rendre compte de la vie à laquelle sont condamnées les populations expulsées. Elles sont forcées de vivre dans des zones sombres et abandonnées, où la seule lumière provient des salles de jeux et des bars.

•  Les femmes sont exploitées à la fois économiquement et sexuellement, non seulement par les hommes mais par un système idéologique complet validé par notre société.

•  S’attaquer aux femmes, c’est s’attaquer la souveraineté alimentaire, dans la mesure où les femmes produisent 80 % des aliments consommés au niveau mondial. C’est pour cette raison que la lutte pour la souveraineté alimentaire, la lutte pour rester sur nos terres et retrouver notre capacité à produire ce que nous consommons, est également une lutte pour regagner la souveraineté de nos propres corps.

•  Dans la mesure où nous, les femmes, avons la responsabilité de nourrir nos familles, nous devons être à l’avant-garde de la lutte qui vise à remplacer un modèle de consommation, de commercialisation et de production qui remplit actuellement les caisses des multinationales aux dépens du bien-être des populations.

•  Nous luttons pour une nouvelle économie qui respecte l’homme et la nature, qui n’exclut personne et qui garantit la juste répartition de l’ensemble de la production, afin que chacun puisse vivre sa vie dans la dignité, le bonheur, l’autonomie et la souveraineté.

•  NON À LA MONOCULTURE ! OUI AUX TRAINS POUR TOUS (ET PAS SEULEMENT POUR LE SOJA) !

Pour lutter contre ces mauvaises herbes, et également contre le soja "spontané" (c’est-à-dire du soja qui pousse hors saison), les cultivateurs de soja ont commencé à pulvériser des herbicides plus forts sur leurs terres avant la plantation. On estime qu’actuellement 20 à 25 millions de litres de 2,4-D, 6 millions de litres d’atrazine (interdite dans l’Union européenne en 2004 parce qu’elle contamine les eaux souterraines) et 6 millions de litres d’endosulfan (un insecticide organochloré hautement toxique) sont utilisés sur les champs de soja chaque année. [4] Des experts cités dans une étude des Amis de la Terre considèrent que 25 millions de litres supplémentaires d’herbicides sans glyphosate seront nécessaires chaque année pour lutte contre le sorgho d'Alep. [5]

Les cultivateurs de soja font peu d’efforts pour empêcher les produits chimiques d’être disséminés par le vent jusqu’aux maisons et aux terres de la population rurale. De ce fait, les produits chimiques ont eu de graves conséquences sur la santé des populations et des animaux domestiques, ils ont affecté les cultures vivrières et contaminé les sols, les cours d’eau et l’air. Bien qu’aucune statistique officielle ne permette d’éclairer la situation globale, des organisations ont collecté des informations détaillées sur des centaines de cas et ont régulièrement protesté auprès des autorités. [6]

Les citadins ont, eux aussi, été indirectement affectés par le boom du soja. Le modèle d’exportation dominé par le soja a menacé la souveraineté alimentaire du pays. L’Argentine produisait jadis des quantités abondantes de viande, produits laitiers, lentilles, haricots et autres légumes bon marché. La polyculture, qui associait l’élevage et la rotation des cultures, permettait de bons rendements. La monoculture du soja a entièrement changé la donne. Le nombre d’exploitations laitières a chuté de 50 % entre 1988 et 2003, de 30 000 à 15 000 exploitations. [7]

La production nationale de la plupart des aliments de base a baissé de façon brutale. L’Argentine, autrefois qualifiée de "grenier mondial", se retrouve obligée d’importer des denrées alimentaires. Une partie de la population commence même à souffrir de la faim. Les cultures vivrières ne sont pas les seules à avoir été affectées : la production de coton a chuté de 40 % dans la province de Chaco, et de 78 % dans la province de Formosa.

Si la majorité des agriculteurs a été fortement affectée, de l’autre, l’adoption du soja OGM a clairement renforcé certains groupes dans le pays. Les gros exploitants, dont un grand nombre sont associés à des "pools" d’investisseurs, ont considérablement renforcé leur contrôle sur le secteur agricole. Les revenus financiers par hectare de soja ne sont pas très élevés et, par conséquent, pour faire des profits importants, les pools d’investisseurs louent de vastes étendues de terres à des milliers de petits et moyens exploitants, dont la plupart étaient des éleveurs de vaches laitières ou produisaient des aliments et ont été acculés à la faillite par les politiques économiques orientées vers l’exportation.

L’un des avantages du soja OGM pour les gros exploitants agricoles est qu’il facilite l’agriculture "sans labour", c’est-à-dire un mode cultural qui permet un semis direct, ce qui signifie qu’ils ont besoin de peu de main d’œuvre. En effet, on estime qu’il suffit d’un seul ouvrier pour 500 ha de soja. Ceci permet donc aux exploitants de recourir à une culture intensive, à l’aide de machines gigantesques. Ils n’accordent que peu d’attention à la santé à long terme des sols, en particulier s’ils louent les terres et les rendent ensuite à leurs propriétaires une fois que leur fertilité a été épuisée. Ce type de culture permet d’engranger des profits énormes : l’un des plus gros producteurs, Grupo Los Grobo, qui cultive actuellement 150 000 hectares en soja, affiche des revenus annuels de 400 millions de dollars US et prévoit de doubler son chiffre d’affaires cette année. [8]

 Toutefois, pour permettre à quelques groupes financiers d’obtenir des profits importants, l’Argentine paie le prix fort, en compromettant son avenir à long terme. Chaque année, plus de 200 000 hectares de forêts primaires sont abattues au fur et à mesure de l’avancée de la frontière des terres agricoles. [9] La monoculture intensive s’accompagne du lessivage, de l’érosion et de la dégradation des sols. On estime que la déforestation entraîne l’érosion de 19 à 30 millions de tonnes de sols par an. De plus, la culture du soja extrait des nutriments du sol et absorbe de l’eau, qui sont ensuite "intégrés" dans la récolte. Dans la pratique, cela signifie qu’un million de tonnes d’azote et 160 000 tonnes de phosphore sont "exportés" chaque année, en même temps que 42,5 milliards de mètres cubes d’eau.[10] Ce sont là des pertes importantes. L’Argentine aura besoin de ces ressources à l’avenir pour son développement agricole.

Les conséquences du boom du soja se sont maintenant répercutées au-delà des frontières du pays, puisque l’Argentine a été utilisée par Monsanto comme une porte d’entrée pour l’expansion des OGM dans le reste du Cône Sud. Pendant six ans, un petit groupe de consommateurs et d’écologistes brésiliens ont lutté avec ténacité devant les tribunaux pour empêcher les OGM de pénétrer dans leur pays, mais leurs efforts ont été réduits à néant par le passage en fraude de soja RR à travers la frontière avec l’Argentine. Séduits par les promesses extravagantes des commerciaux, des agriculteurs brésiliens ont acheté ces semences illégales à une échelle si importante que l’interdiction officielle appliquée aux OGM s’est retrouvée vide de sens et a été abrogée par le président Lula. Des tactiques similaires ont été utilisées pour disséminer du soja RR au Paraguay et en Bolivie.

La folie du soja RR, qui est en train de transformer le Cône Sud en  "République du soja", comme certains l’ont appelée, n’a permis aucun augmentation de la productivité, malgré toutes les promesses des commerciaux. D’ailleurs, une enquête récente menée par l’Université du Kansas a montré que le soja RR avait un rendement moyen de 6 à 10 % inférieur à celui du soja conventionnel.[11]

Perspectives

Les "super mauvaises herbes" créées par les déséquilibres écologiques inhérents à la monoculture d’un OGM, dont l’apparition avait été annoncée depuis longtemps par les écologistes, sont en train de compromettre la viabilité économique et environnementale à long terme du soja RR. Pourtant, au lieu de repenser l’ensemble du modèle agricole et d’encourager les agriculteurs à retourner à la polyculture, qui s’accompagne d’équilibres naturels permettant de contrôler plus facilement les mauvaises herbes, les autorités argentines offrent actuellement un appui total à Monsanto, qui prévoit au cours des cinq prochaines années d’introduire une nouvelle forme de soja GM. Le nouveau soja comportera un gène qui le rend résistant au dicamba, un herbicide qui tue les mauvaises herbes à larges feuilles.
Selon Robert Hartzler, spécialiste des adventices à l’Université de l’Iowa, le dicamba s’accompagne de ses propres problèmes. [12] Du fait de la volatilité du composé, il détruira les plantes à larges feuilles sur les champs et dans les maisons situées jusqu’à un demi-kilomètre de distance, ce qui entraînera sans aucun doute d’autres problèmes importants pour la population rurale. Monsanto est convaincu que la résistance ne deviendra pas un problème important, mais R. Hartlzer en est moins sûr. " Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que la résistance ne va pas se développer", indique R. Hartlzer, « mais la probabilité est bien inférieure à celle des autres catégories d’herbicides. D’un autre côté, c’est précisément ce qui a été dit à l’origine pour le glyphosate." [13]

Encore une technologie miracle, et un nouveau lot de problèmes pour les communautés argentines. Combien de temps cette folie va-t-elle continuer à sévir ?


Pour en savoir plus (avec des vidéos, des actions et analyses)

•   Campaña Paren de Fumigar
•   Soja para Hoy, Hambre para mañana
•   Redaf
•   Fundación Proteger
•   La Soja Mata
•   Instituto de Investigaciones Gino Germani
•   GEPAMA
•   Video Hambre de Soja
•   RR, La cosecha Amarga


1 - - Lilian Joensen, Stella Semino et Helena Paul, "Argentina: A Case Study on the Impact of Genetically Engineeered Soya", The Gaia Foundation, 2005.

2 - - Secretaría de Ambiente y Desarrollo Sustentable, "El avance de la frontera agropecuaria y sus consecuencias", mars 2008.

3 - - Walter A. Pengue, "El glifosato y la dominación del ambiente", Biodiversidad, juillet 2003 ; Monsanto, "Se confirma la resistencia de un biotipo de Sorghum halepense a glifosato en Tartagal, Salta", 16 août 2006. http://tinyurl.com/7wdzcu

4 - - Friends of the Earth, "Who benefits from GM crops? The rise in pesticide use", janvier 2008, p. 19.

5 - - Ibid., p. 20.

6 - - Diego Domínguez et Pablo Sabatino, "La muerte que viene en el viento. Los problemática de la contaminación por efecto de la agricultura transgénica en Argentina y Paraguay", novembre 2008.

7 - - Secretaría de Ambiente y Desarrollo Sustentable, "El avance de la frontera agropecuaria y sus consecuencias", mars 2008.

8 - – "Los Grobo esperan duplicar su facturación el próximo año", Clarín, 28 février 2008, http://tinyurl.com/8l7tfw

9 - - Secretaría de Ambiente y Desarrollo Sustentable, "El avance de la frontera agropecuaria y sus consecuencias", mars 2008.

10 - - Walter A. Pengue, 'Agua virtual', agronegocio sojero y cuestiones económico ambientales futuras", Instituto Argentino para el desarrollo económico, Realidad Económica No 223, 24 novembre 2006,http://tinyurl.com/9p52ng

11 - - Silvia Ribeiro, " ¿Quiere bajar la producción? ¡Use transgénicos! ", La Jornada, Mexico, 19 juillet 2008,http://tinyurl.com/8asylc

12 - - Heidi Ledford, " Geneticists create 'next generation' of GM crops : Soya beans could be treated with alternative herbicide", Nature, 24 mai 2007, http://tinyurl.com/7gatxz

13 - - Ibid.

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