Témoignage de Ibrahima Coulibaly, gestionnaire des relations extérieures à l'Association des organisations professionnelles paysannes du Mali, devant le Comité Sénatorial Permanent des Affaires Étrangères

by | 22 Mar 2005
Gouvernement du Canada

EVIDENCE  NON RÉVISÉ

(Extraits)

OTTAWA, mardi le 8 mars 2005

Senator Peter A. Stollery (Chairman).

The Chairman:  Nous avons le plaisir d’accueillir aujourd'hui trois témoins de l'Afrique qui nous parleront d'agriculture, une question centrale qui touche à plusieurs autres thèmes, tels le commerce international, les questions sociales, la nutrition, et cetera.

Tout d'abord, nous entendrons M. Ibrahima Coulibaly qui est originaire du Mali. C'est à titre de producteur agricole qu'il a commencé sa carrière et il est maintenant chargé des relations extérieures à l'Association des organisations professionnelles paysannes du Mali. Il est aussi membre du comité exécutif du réseau d'organisation paysanne de l'Afrique de l'Ouest et président de la Coordination nationale des organisations paysannes, une organisation œuvrant à l'élaboration d'une nouvelle politique agricole…..

J’invite maintenant M. Coulibaly à prendre la parole.

M. Ibrahima Coulibaly, gestionnaire, relations extérieures, Association des organisations professionnelles paysannes du Mali :

 Merci, monsieur le président, merci à vous, honorables sénateurs, qui avez accepté de venir écouter notre témoignage. Comme Monsieur le président l'a rappelé tout à l'heure, mon nom est Ibrahima Coulibaly, je viens du Mali, un pays situé dans la région du Sahel, une vaste région de l'Afrique de l'ouest caractérisé spécifiquement par une grande diversité, mais dont le trait principal est l'instabilité pluviométrique, autrement dit nous sommes dans une région où il ne pleut pas souvent. C'est une région qui dépend énormément de la production agricole. Entre 60 et 70 p. 100 de la population vit du secteur agricole, toutes activités confondues.

Dans cette région dont je suis originaire, nous sommes aujourd'hui dans une situation qui est de plus en plus difficile. Depuis le milieu de la décennie 80, nos pays ont entamé des programmes d'ajustement structurel sous l'impulsion du FMI et de la Banque mondiale. Au cours de ces programmes, nos pays ont été obligés de libéraliser les économies. Avec cette libéralisation, tous les soutiens à l'agriculture ont été éliminés. L'agriculteur est devenu très fragile du fait de cette nouvelle situation, ce qui a entraîné que les productions alimentaires qui sont la base de nos productions ont commencé à connaître beaucoup de problèmes, car dans le même temps nos économies ont été ouvertes aux importations alimentaires, ce qui a fait que les revenus de beaucoup d’exploitation agricoles ont été diminués.

Nous avions aussi des cultures autres que la culture vivrière, comme le coton, et c'est ainsi que beaucoup d'exploitations agricoles se sont réfugiées dans le coton, qui était une culture différente dont la production est exportée sur le marché mondial. Cependant, depuis quelques années, ce coton a commencé à avoir d'énormes problèmes sur le marché mondial à cause des subventions des pays développés comme les États-Unis, la Grèce et l'Espagne.

Nous sommes dans une situation d'impasse aujourd'hui qui fait que nous ne pouvons plus vivre dignement de la production vivrière et nous ne pouvons plus vivre avec les productions différentes comme le coton. C'est la situation dans laquelle nous nous retrouvons actuellement, où l'agriculture est faite par des petites exploitations familiales qui font entre cinq et dix hectares maximum, et on nous dit aujourd'hui d'aller vers les biotechnologies.

Pour vous donner un exemple, une exploitation agricole au Mali n'a pas accès au crédit agricole, donc elle n'a pas accès aux commodités de production ni accès à un marché sûr pour écouler sa production. Cela veut dire que nous sommes dans une situation d'instabilité chronique de nos revenus. Nous ne savons absolument pas ce que nous devons gagner en faisant nos activités. Nous sommes sujets aux fluctuations climatiques. C'est dans toute cette situation aujourd'hui que nous sommes envahis par des pressions qui viennent des pays développés comme les États-Unis, qui ont mis un bureau de lobbying dans notre pays pour que nous adoptions les OGM, notamment le coton transgénique, qui n'est pas adapté à nos conditions simplement parce que nous n'avons pas la quantité d'eau requise pour pouvoir développer le potentiel de ces semences. Nous n'avons pas accès au crédit agricole pour que ce coton transgénique puisse développer son potentiel et nous ne comprenons pas pourquoi on veut nous obliger, dans une situation où le prix du coton est divisé sur le marché mondial, à aller dans ces sortes de technologie qui ne sont pas adaptées à nos situations.

C'est pour témoigner de cette situation que nous avons voulu venir ici aujourd'hui pour vous dire que nous sommes des paysans et que nous voulons continuer à faire notre métier et vivre dignement. Pour cela, nous avons besoin d'élaborer des politiques qui protègent les intérêts de la majeure partie de notre population qui sont des paysans. Cela ne peut pas se faire si nous ne protégeons pas les productions alimentaires, qui sont aujourd'hui en compétition illégale avec des denrées alimentaires importées qui envahissent nos marchés suite aux politiques libérales prônées par la Banque mondiale et l'OMC.  
Les OGM représentent un danger énorme pour nous parce que nous n'avons aucun moyen de préserver notre diversité biologique autrement qu'en la mettant en culture année après année. Nous n'avons pas de banque de gènes. Nous allons perdre toute cette diversité biologique si nous allons dans une technologie pour laquelle nous n'avons aucune maîtrise. En outre, ces biotechnologies, notamment le coton transgénique, sont brevetées par des multinationales et risquent d'augmenter énormément le coût de production de nos exploitations agricoles. C'est donc  pour toutes ces raisons que nous ne voulons pas que cette technologie nous soit imposée.  Nous voulons disposer de notre capacité à choisir nos politiques et préserver les intérêts de la majeure partie de notre population. C'est la raison pour laquelle nous souhaitons demander au gouvernement et aux parlementaires que vous êtes de nous aider pour que nous ne soyons pas obligés de faire des choix qui rendront encore plus pauvre la majeure partie de notre population.

Je m'arrête ici. Je suis disponible pour toutes les questions que vous souhaitez me poser. Je vous remercie……

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M. Coulibaly : La Banque mondiale a financé le secteur du coton au Mali. Le Mali est devenu, en l’espace d'une vingtaine d'années, le premier producteur de coton en Afrique en empruntant à la Banque mondiale. Récemment, avec les problèmes de baisse de prix, nous nous sommes organisés au sein de nos syndicats et nous avons commencé à négocier des prix avec la société cotonnière qui appartient à l’État malien et ce, avant de faire les semis. Avant chaque campagne, nous négocions d'abord le prix. Nous avons fait la grève de la production ce qui fait que le gouvernement discute avec nous maintenant.
Cette année, nous avons négocié un prix avec les producteurs avant la campagne qui était de 210 francs CFA le kilo. Mais au moment où le coton arrivait à maturité, le prix était trop bas sur le marché mondial et la Banque mondiale a exigé que le gouvernement du Mali renégocie le prix avec nous. S’il ne le faisait pas, la Banque mondiale menaçait de couper le crédit au gouvernement du Mali. Le gouvernement savait que s'il faisait cela, cela amènerait des problèmes graves dans les zones de production du coton. Il a donc tenu bon. La Banque mondiale dit lutter contre la pauvreté et exige qu’on coupe les revenus des gens les plus pauvres. Cela se passe et vous pouvez le vérifier.  Le gouvernement du Mali a eu des problèmes graves avec la Banque mondiale cette année parce qu’il a refusé de renégocier le prix déjà négocié avec les syndicats des producteurs de coton…..

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M. Coulibaly : Je voudrais d'abord vous décrire la vie d'une exploitation familiale parce qu'il n'y a pas de paysan individuel au Mali comme c'est certainement le cas dans les pays développés. Ce sont des familles qui travaillent ensemble, des exploitations agricoles familiales.

Dans une famille, vous pouvez trouver jusqu’à 100 personnes qui exploitent une superficie agricole. Il y a des foyers, bien sûr, à l'intérieur de ces grandes familles et généralement, ces familles exploitent des superficies assez limitées parce que nous n'avons pas une agriculture très mécanisée.

Nous avons des instruments aratoires qui sont les charrues qui sont tirées par une paire de bœufs; en général c’est ce que nous avons. Au Mali, 55 p. 100 des familles agricoles possèdent ce genre d’équipement. Les autres familles, soit 45 p. 100 d’entre elles, n'ont même pas une charrue et une paire de bœufs. Cela vous montre à quel point la situation de ces familles est difficile et ce, malgré toute l’aide dont bénéficie le pays. En 2005, le Mali est encore dans cette situation.

La plupart de ces familles produisent d'abord des céréales. C'est une agriculture vivrière. Nous produisons pour manger d'abord et non pour le marché. Le marché  représente l’activité complémentaire après les besoins alimentaires. La culture du coton est arrivée parce qu’elle représente une source de revenu plus élevée que les céréales, dont le prix est généralement trop bas pour couvrir les besoins monétaires. C’est pourquoi beaucoup de familles ont commencé à faire du coton.

Pour vous donner un exemple, une famille qui fait trois hectares de coton, dans un cas où la famille a mis la bonne quantité d’engrais nécessaire, suite à une bonne saison des pluies, gagnera au maximum 400 $ canadiens. Tout cela couvre les besoins monétaires des familles pour les 12 mois l'année. C'est le revenu d'une famille moyenne parce que les superficies moyennes vont trois à cinq hectares.

Mais il y a des cas où les  familles sort avec des dettes. Dans la majeure partie des cas, c'est ce qui arrive. Lorsque la saison agricole n'est pas bonne, qu’il n'y a pas une bonne pluviométrie, la plupart des familles ne gagnent absolument rien. Il y a eu des cas où la Société, à travers les systèmes qui donnent l'engrais à crédit aux familles -- a saisi le seul moyen aratoire des familles : les bœufs de labour.

Globalement, c’est la situation dans laquelle nous vivons et c’est dans cette situation qu’on nous demande encore de réduire nos revenus en coupant le prix au producteur. Heureusement, nous avons actuellement des syndicats bien organisés. En 2000, nous avons fait une grève parce que le gouvernement voulait couper nos revenus sur le coton. Depuis lors, nous avons pu commencer à négocier assez équitablement avec le gouvernement du Mali. …

M. Coulibaly : Ce que je voudrais dire, c'est que le seul moteur de la réussite d'une politique agricole est le prix que le producteur gagne. Aucune politique ne peut se bâtir quand on vend à perte ce que l'on produit. C'est le cas dans tous les pays africains. Il n'y a pas de secrets miracles. C'est pour cela que les pays développés comme le Canada accordent des subventions aux agriculteurs afin qu’ils puissent continuer à vivre dix mois de leur travail. La Banque mondiale a clairement interdit à nos pays de subventionner depuis les années 80. On ne peut pas soutenir l'agriculture.

En même temps, on nous a imposé des politiques libérales, d'ouverture de nos marchés aux importations alimentaires. Donc nous sommes en compétition avec des produits alimentaires importés qui sont les surplus alimentaires des pays développés. Dans ces conditions, comment voulez-vous qu'on s'en sorte?

Nous vous demandons de nous permettre de faire des choix qui préservent l'intérêt de la majorité de nos populations afin de pouvoir protéger nos frontières des importations alimentaires et des surplus des pays développés. De plus, nous voudrions avoir accès à nos propres marchés parce que nous sommes marginalisés sur nos propres marchés. Je vous assure, en Afrique de l'Ouest, c'est le blé qui progresse le plus dans les habitudes alimentaires. Pourquoi? Parce que le blé et le pain coûtent moins cher, même s’ils ne sont pas vendus à leur vrai prix. Le pain est plus cher au Canada qu'au Sénégal et qu’à Bamako. Est-ce normal? C'est pourtant la situation. C'est pour cela que nous ne pouvons pas nous en sortir…..

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M. Coulibaly : Jusqu’en 1985, il y avait un bureau des céréales au Mali. C'est la Banque mondiale qui a demandé la dissolution de ce bureau. Cela n'existe plus. C'est à partir de ce moment que la pauvreté a commencé à augmenter en milieu rural. Tout soutien ayant été enlevé, l'instabilité des prix s'est installée. Dans une telle situation, aucun producteur ne peut avoir un revenu maîtrisable. Je ne sais même pas que ce genre de bureau existe dans des pays développés comme le Canada où l'État intervient dans la commercialisation. Dans nos pays, que l'État puisse intervenir et qu'il y ait de grandes entreprises d'État qui soient dans la commercialisation est un sujet tabou. Cela peut paraître aberrant de parler de cela dans nos pays aujourd'hui…..



M. Coulibaly : Au Mali, il y a un code domanial et foncier qui dit que la terre appartient à l'État, mais qui reconnaît aussi le droit coutumier qui est le droit d'usage des communautés. Chaque village a un terroir et chaque famille du village a le droit de cultiver de la terre sur ce terroir. En théorie, on ne peut pas prendre la terre aux familles qui l'exploitent.
Actuellement, avec la nouvelle politique agricole que nous sommes en train de construire, le gouvernement est d'accord avec nous pour qu’on sécurise le droit d’usage des exploitations familiales. Nous ne sommes pas encore entrés dans les détails mais nous avons proposé que les exploitations soient sécurisées, qu’on donne aux familles un titre de propriété pour qu’elles puissent se sentir sécurisées. Il y a aussi des terres aménagées qui sont la propriété de l'État; sur ces terres, c'est l'État qui a la maîtrise de la situation….

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M. Coulibaly : Je pense que si on veut réellement améliorer la situation de l'intervention des institutions financières et internationales dans notre pays, on ne peut pas faire l'impasse sur le bilan de ce qu'elles ont fait. Il faut qu’on essaye d’évaluer ce qui a été fait et voir où il y a eu des problèmes et même situer des responsabilités. Nous ne pouvons pas comprendre qu'on fasse de nos pays des laboratoires de ce qui ne se fait même pas dans les pays qui détiennent le capital de ces institutions. Ce n'est pas acceptable.

En fait, nous sommes un laboratoire d’expérimentation de modèles économiques qui n'existent pas nulle part ailleurs. Il faut situer les responsabilités de cela. Des gens sont pauvres à cause de cette situation. La pauvreté qui existe dans nos pays aujourd'hui n'existait pas il y a 20 ans. Il y a plus de pauvreté aujourd’hui qu’avant que la Banque mondiale n’entre dans nos pays. Mais qui est responsable? Il faut situer ces responsabilités.

Le président : Nous allons poser des questions à la Banque mondiale nous-mêmes. Vous nous donnez des questions à poser….

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M. Coulibaly : Ce que des pays donateurs pourraient faire, effectivement, ce serait de nous donner une assistance judiciaire aujourd'hui pour attaquer la Banque mondiale devant les tribunaux. Ce serait, je pense, utile également, car nous pensons que nous avons été victimes de préjudices. Nous pensons qu'on doit réparer les préjudices que nous avons subis. À mon avis c'est peut-être quelque chose d'envisageable. La seconde chose, ce n’est peut-être pas envoyer des experts ou des agriculteurs; mais si vous demandez à un paysan malien de quoi il a besoin, il va vous répondre qu’il a besoin d’une charrue, d’une paire de bœufs et d'eau pour irriguer son champ. Il ne va pas vous dire qu’il a besoin de semences transgéniques. Si vous pouvez nous aider pour qu’on ne nous impose pas des semences transgéniques, nous subissons une forte pression aujourd’hui de la part des pays développés et des multinationales pour qu'on adopte les OGM. Ce n'est pas une demande des paysans….

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M. Coulibaly : Je vais peut-être commencer par la dernière question à savoir quel est le rôle des femmes. Les femmes dans nos familles ont un rôle central. En regardant la situation en Afrique de l'extérieur, généralement on ne voit que la polygamie, l’excision et que la femme n’a pas de droits. En réalité, si on regarde de très près, on se rendra compte qu’effectivement, la femme, surtout la femme rurale, a un rôle très important. Tout tourne autour de la femme. Une famille ne peut pas exister chez nous sans femme. Ce n'est pas possible. Elle a des rôles non seulement en matière de production agricole — et elle intervient énormément dans la production — et elle maintien le foyer. Tout le centre économique d'une famille tourne autour de cela. Je vous assure que beaucoup de femmes, même en milieu rural, font des activités économiques agricoles autonomes et dont les revenus leur sont propres, avec lesquels elles sont libre arbitre et peuvent en faire ce qu'elles veulent. Toutefois, il est vrai qu'il y a encore énormément de choses à faire pour que la femme africaine en général puisse parvenir au niveau d'émancipation que l'on connaît dans les pays développés. C’est l'émancipation économique de la femme qui est importante. Dès qu’une femme devient indépendante économiquement, elle a tous les autres droits automatiquement. C'est là qu’est le vrai combat. On ne pourra pas changer les mentalités par rapport à la question de l'excision ou la polygamie tant que la femme n’est pas indépendante économiquement. Dans beaucoup d'endroits, on ne peut pas empêcher la femme de faire des activités économiques. Même en milieu rural elle a le libre arbitre et peut faire des activités économiques.

Pour ce qui est de la liberté des choix qui nous est aujourd'hui complètement refusée sur le plan des politiques, je pense que c'est ce qui a été le point déclencheur de la pauvreté. Si vous prenez les chiffres mêmes de la Banque mondiale, avant le programme, la pauvreté n'augmentait pas autant. À partir du moment où on a disloqué le système d’appui, tout le système d’aide à l'agriculture, tous les soutiens à l’agriculture ont été démantelés. Cela était — semble-t-il — trop coûteux dans l'équilibre des budgets de l'État.

On a démantelé tout le système de santé parce que c'était coûteux. On a démantelé le système d'éducation parce que c'était coûteux. Aujourd'hui, je vous assure que l'école publique est quelque chose qui n’existe que de nom en réalité. Si vous voulez apprendre quelque chose, vous êtes obligé d'aller à l'école privée. Les pauvres sont donc encore plus marginalisés qu’avant l’arrivé de la Banque mondiale. Il n’y avait pas d’école privée au Mali avant l’arrivée de la Banque mondiale. Ce sont les enfants de l'élite qui ont accès à l'éducation aujourd'hui. La même chose se produit en ce qui a trait à la santé. Si vous n'allez pas dans une clinique, vous ne vous ferez pas soigner. Il n’y avait pas de cliniques privées au Mali avant l'arrivée de la Banque mondiale. Avant l’arrivée de la Banque mondiale, je vous assure qu’un producteur de céréale savait ce qu'il gagnait parce que le prix des céréales était fixé l'Office des produits agricoles du Mali qui était une société d’état.  Elle achetait les céréales aux mêmes prix sur toute l’étendue du territoire et qui le revendait ensuite aux consommateurs. Tout cela a été disloqué.

Le Mali ne peut plus revenir à des choix pareils; ce n'est plus possible. Effectivement, le fait d'aligner des chiffres, des tableaux ou des graphiques ne règle absolument rien à nos problèmes. Bien au contraire, cela ne signifie absolument rien.
On a beau dire, tous les programmes d’ajustements qui ont été faits, n'ont absolument rien apportés de positif dans la mesure où c'est l'endettement qui a augmenté. En 1980, le Mali n'avait pratiquement pas de dette. Aujourd’hui, nous avons environ 3 000 milliards de francs CFA de dette. Ce qui veut dire que chaque Malien est endetté de plusieurs centaines de millions de francs CFA. Pourtant chaque Malien ne vit pas dans des conditions de centaines de millions de francs CFA. Cette situation est révoltante. C'est la raison pour laquelle l'annulation de la dette doit être un combat des pays développés aujourd'hui. Cette dette que nos paysans sont en train de rembourser aujourd’hui parce que nous payons les impôts pour le remboursement de cette dette. Nous sommes à payer des sommes ne nous ont pas servis, qui nous ont appauvris. Nos revenus sont très faibles à cause de l'ouverture de nos marchés et nous ne pouvons pas vendre à des prix rémunérateurs nos produits agricoles, nos payons des impôts qui rembourse la dette qui ne nous a pas servis….



Le sénateur Robichaud : Vous dites que c'est depuis que le FMI et la Banque mondiale ont placé sur vous certaines exigences que la pauvreté a augmenté dans vos pays respectifs, n'est-ce pas?

M. Coulibaly : Absolument.

Le sénateur Robichaud : C'est certainement quelque chose qu'on peut observer, mais lorsque vos gouvernements soulèvent ces points auprès du FMI et de la Banque mondiale, que leur répondent-ils au fait que la pauvreté a augmenté — parce que vous devez vous plier aux exigences de ces institutions?  Ne le constatent-ils pas?

M. Coulibaly : Nos gouvernements savent que la pauvreté a augmenté depuis l'avènement de l'ajustement structurel, mais un pays qui n'a plus les moyens de payer le salaire mensuel de ses fonctionnaires n'a aucune marge de manœuvre. C'est la situation de nos pays. C'est la Banque mondiale qui paie les salaires.

Voyez-vous une administration marcher quand les fonctionnaires ne sont pas payés? Comment voulez-vous que dans ces conditions ces hommes politiques posent ces problèmes! Ils ne les posent jamais. C'est nous qui vivons ces problèmes qui sommes obligés de les poser aujourd'hui. Les hommes politiques le savent, mais ils ne posent jamais ces problèmes. La preuve : la Banque mondiale est aujourd'hui le champion toutes catégories de la lutte contre la pauvreté encore dans nos pays. C'est la Banque mondiale qui a créé des programmes de cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté. Pourquoi? Parce que la Banque mondiale sait qu'elle est responsable. Elle prend le devant justement pour qu'on ne les attaque pas devant la justice peut-être.

C'est pour cela que la Banque mondiale a créé dans tous les pays africains aujourd'hui le cadre stratégique de lutte contre la pauvreté, mais je vous assure que si vous lisez ce cadre stratégique de lutte contre la pauvreté, vous ne verrez nulle part le revenu de l'agriculteur. On ne parle pas des revenus. Vous allez voir n'importe quoi, mais vous n'allez pas voir cela.  Le paysan a le droit d'améliorer ses revenus à travers ce qu'il vend, c'est la base de tout. Nous représentons 70 p. 100 de la population.

Nous n'avons jamais été associés à ces cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté qui ont été faits sans consulter les paysans et nous ne les reconnaissons pas. Nous pensons que ce n'est qu'un moyen de faire durer les choses pour la Banque mondiale et pour ses experts….

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Le sénateur Robichaud : Vous êtes en train de nous dire que vous êtes captifs d'un cercle vicieux, n'est-ce pas? Ce qu'on vous propose, basé sur l'expérience vécue, ne fera que vous appauvrir encore plus, n'est-ce pas? Vous parlez du haut pourcentage de votre population qui dépend de l'agriculture. L'agriculture se fait bien sûr en milieu rural et vous nous dites aussi que ces gens-là ne peuvent plus subsister de l'agriculture. Maintenant, il devrait à ce moment-là se poser un problème de dépopulation au niveau des régions rurales où les gens qui ne peuvent plus suffire à leurs besoins vont se diriger vers des centres urbains. Est-ce que c'est en train de se produire?  Parce qu'on va transporter le problème ailleurs.

M. Coulibaly : C'est exactement cela. Et c'est pour cela que nous tirons la sonnette d'alarme, parce que quand je dis 70 p. 100 de la population agricole, c'était peut-être 85 p. 100 il y a quelques années. Cela veut dire que ceux qui ne peuvent plus vivre, qui abandonnent et viennent grossir les villes -- aujourd'hui, nous avons de très grandes villes au Mali, qui fait à peine 11 millions d'habitants. Nous avons une ville qui atteint presque 2 millions de personnes aujourd'hui. C'est une aberration. Mais dans cette ville, il n'y a pas de travail, pas d'usines ni de secteurs économiques viables. Cela veut dire que c'est vraiment des mégapoles invivables qu'on est entrain de bâtir là aussi, parce que si les gens quittent la campagne et ne sont pas absorbés par un autre secteur économique comme l'industrie ou d'autres secteurs ils ne pourront pas vivre décemment. Cela veut dire que nous sommes devant une situation explosive à moyenne échéance. Et les hommes politiques le savent.  Cela revient toujours dans leurs discours. Ils ont peur de cette urbanisation incontrôlée avec ces gens qui quittent les campagnes pour venir dans les villes.
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