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Témoignage de Ibrahima Coulibaly, gestionnaire des relations extérieures à l'Association des organisations professionnelles paysannes du Mali, devant le Comité Sénatorial Permanent des Affaires Étrangères (Canada)
Gouvernement du Canada EVIDENCE NON
RÉVISÉ (Extraits)
OTTAWA, mardi le 8 mars 2005 Senator Peter A.
Stollery (Chairman). The Chairman: Nous
avons le plaisir d’accueillir aujourd'hui trois
témoins de l'Afrique qui nous parleront
d'agriculture, une question centrale qui touche à
plusieurs autres thèmes, tels le commerce
international, les questions sociales, la nutrition, et
cetera. Tout d'abord, nous entendrons M.
Ibrahima Coulibaly qui est originaire du Mali. C'est
à titre de producteur agricole qu'il a
commencé sa carrière et il est maintenant
chargé des relations extérieures à
l'Association des organisations professionnelles paysannes
du Mali. Il est aussi membre du comité
exécutif du réseau d'organisation paysanne de
l'Afrique de l'Ouest et président de la Coordination
nationale des organisations paysannes, une organisation
œuvrant à l'élaboration d'une nouvelle
politique agricole….. J’invite
maintenant M. Coulibaly à prendre la parole.
M. Ibrahima Coulibaly, gestionnaire, relations
extérieures, Association des organisations
professionnelles paysannes du Mali :
Merci, monsieur le président, merci à
vous, honorables sénateurs, qui avez accepté
de venir écouter notre témoignage. Comme
Monsieur le président l'a rappelé tout
à l'heure, mon nom est Ibrahima Coulibaly, je viens
du Mali, un pays situé dans la région du
Sahel, une vaste région de l'Afrique de l'ouest
caractérisé spécifiquement par une
grande diversité, mais dont le trait principal est
l'instabilité pluviométrique, autrement dit
nous sommes dans une région où il ne pleut pas
souvent. C'est une région qui dépend
énormément de la production agricole. Entre 60
et 70 p. 100 de la population vit du secteur agricole,
toutes activités confondues. Dans cette
région dont je suis originaire, nous sommes
aujourd'hui dans une situation qui est de plus en plus
difficile. Depuis le milieu de la décennie 80, nos
pays ont entamé des programmes d'ajustement
structurel sous l'impulsion du FMI et de la Banque mondiale.
Au cours de ces programmes, nos pays ont été
obligés de libéraliser les économies.
Avec cette libéralisation, tous les soutiens à
l'agriculture ont été éliminés.
L'agriculteur est devenu très fragile du fait de
cette nouvelle situation, ce qui a entraîné que
les productions alimentaires qui sont la base de nos
productions ont commencé à connaître
beaucoup de problèmes, car dans le même temps
nos économies ont été ouvertes aux
importations alimentaires, ce qui a fait que les revenus de
beaucoup d’exploitation agricoles ont
été diminués. Nous avions
aussi des cultures autres que la culture vivrière,
comme le coton, et c'est ainsi que beaucoup d'exploitations
agricoles se sont réfugiées dans le coton, qui
était une culture différente dont la
production est exportée sur le marché mondial.
Cependant, depuis quelques années, ce coton a
commencé à avoir d'énormes
problèmes sur le marché mondial à cause
des subventions des pays développés comme les
États-Unis, la Grèce et l'Espagne.
Nous sommes dans une situation d'impasse aujourd'hui
qui fait que nous ne pouvons plus vivre dignement de la
production vivrière et nous ne pouvons plus vivre
avec les productions différentes comme le coton.
C'est la situation dans laquelle nous nous retrouvons
actuellement, où l'agriculture est faite par des
petites exploitations familiales qui font entre cinq et dix
hectares maximum, et on nous dit aujourd'hui d'aller vers
les biotechnologies. Pour vous donner un
exemple, une exploitation agricole au Mali n'a pas
accès au crédit agricole, donc elle n'a pas
accès aux commodités de production ni
accès à un marché sûr pour
écouler sa production. Cela veut dire que nous sommes
dans une situation d'instabilité chronique de nos
revenus. Nous ne savons absolument pas ce que nous devons
gagner en faisant nos activités. Nous sommes sujets
aux fluctuations climatiques. C'est dans toute cette
situation aujourd'hui que nous sommes envahis par des
pressions qui viennent des pays développés
comme les États-Unis, qui ont mis un bureau de
lobbying dans notre pays pour que nous adoptions les OGM,
notamment le coton transgénique, qui n'est pas
adapté à nos conditions simplement parce que
nous n'avons pas la quantité d'eau requise pour
pouvoir développer le potentiel de ces semences. Nous
n'avons pas accès au crédit agricole pour que
ce coton transgénique puisse développer son
potentiel et nous ne comprenons pas pourquoi on veut nous
obliger, dans une situation où le prix du coton est
divisé sur le marché mondial, à aller
dans ces sortes de technologie qui ne sont pas
adaptées à nos situations. C'est
pour témoigner de cette situation que nous avons
voulu venir ici aujourd'hui pour vous dire que nous sommes
des paysans et que nous voulons continuer à faire
notre métier et vivre dignement. Pour cela, nous
avons besoin d'élaborer des politiques qui
protègent les intérêts de la majeure
partie de notre population qui sont des paysans. Cela ne
peut pas se faire si nous ne protégeons pas les
productions alimentaires, qui sont aujourd'hui en
compétition illégale avec des denrées
alimentaires importées qui envahissent nos
marchés suite aux politiques libérales
prônées par la Banque mondiale et l'OMC.
Les OGM représentent un danger
énorme pour nous parce que nous n'avons aucun moyen
de préserver notre diversité biologique
autrement qu'en la mettant en culture année
après année. Nous n'avons pas de banque de
gènes. Nous allons perdre toute cette
diversité biologique si nous allons dans une
technologie pour laquelle nous n'avons aucune
maîtrise. En outre, ces biotechnologies, notamment le
coton transgénique, sont brevetées par des
multinationales et risquent d'augmenter
énormément le coût de production de nos
exploitations agricoles. C'est donc pour toutes ces
raisons que nous ne voulons pas que cette technologie nous
soit imposée. Nous voulons disposer de notre
capacité à choisir nos politiques et
préserver les intérêts de la majeure
partie de notre population. C'est la raison pour laquelle
nous souhaitons demander au gouvernement et aux
parlementaires que vous êtes de nous aider pour que
nous ne soyons pas obligés de faire des choix qui
rendront encore plus pauvre la majeure partie de notre
population. Je m'arrête ici. Je suis
disponible pour toutes les questions que vous souhaitez me
poser. Je vous remercie……
…. M. Coulibaly : La Banque mondiale a
financé le secteur du coton au Mali. Le Mali est
devenu, en l’espace d'une vingtaine d'années,
le premier producteur de coton en Afrique en empruntant
à la Banque mondiale. Récemment, avec les
problèmes de baisse de prix, nous nous sommes
organisés au sein de nos syndicats et nous avons
commencé à négocier des prix avec la
société cotonnière qui appartient
à l’État malien et ce, avant de faire
les semis. Avant chaque campagne, nous négocions
d'abord le prix. Nous avons fait la grève de la
production ce qui fait que le gouvernement discute avec nous
maintenant. Cette année, nous avons
négocié un prix avec les producteurs avant la
campagne qui était de 210 francs CFA le kilo. Mais au
moment où le coton arrivait à maturité,
le prix était trop bas sur le marché mondial
et la Banque mondiale a exigé que le gouvernement du
Mali renégocie le prix avec nous. S’il ne le
faisait pas, la Banque mondiale menaçait de couper le
crédit au gouvernement du Mali. Le gouvernement
savait que s'il faisait cela, cela amènerait des
problèmes graves dans les zones de production du
coton. Il a donc tenu bon. La Banque mondiale dit lutter
contre la pauvreté et exige qu’on coupe les
revenus des gens les plus pauvres. Cela se passe et vous
pouvez le vérifier. Le gouvernement du Mali a
eu des problèmes graves avec la Banque mondiale cette
année parce qu’il a refusé de
renégocier le prix déjà
négocié avec les syndicats des producteurs de
coton….. …. M.
Coulibaly : Je voudrais d'abord vous décrire la vie
d'une exploitation familiale parce qu'il n'y a pas de paysan
individuel au Mali comme c'est certainement le cas dans les
pays développés. Ce sont des familles qui
travaillent ensemble, des exploitations agricoles
familiales. Dans une famille, vous pouvez
trouver jusqu’à 100 personnes qui exploitent
une superficie agricole. Il y a des foyers, bien sûr,
à l'intérieur de ces grandes familles et
généralement, ces familles exploitent des
superficies assez limitées parce que nous n'avons pas
une agriculture très mécanisée.
Nous avons des instruments aratoires qui sont les
charrues qui sont tirées par une paire de
bœufs; en général c’est ce que
nous avons. Au Mali, 55 p. 100 des familles agricoles
possèdent ce genre d’équipement. Les
autres familles, soit 45 p. 100 d’entre elles, n'ont
même pas une charrue et une paire de bœufs. Cela
vous montre à quel point la situation de ces familles
est difficile et ce, malgré toute l’aide dont
bénéficie le pays. En 2005, le Mali est encore
dans cette situation. La plupart de ces
familles produisent d'abord des céréales.
C'est une agriculture vivrière. Nous produisons pour
manger d'abord et non pour le marché. Le
marché représente
l’activité complémentaire après
les besoins alimentaires. La culture du coton est
arrivée parce qu’elle représente une
source de revenu plus élevée que les
céréales, dont le prix est
généralement trop bas pour couvrir les besoins
monétaires. C’est pourquoi beaucoup de familles
ont commencé à faire du coton.
Pour vous donner un exemple, une famille qui fait trois
hectares de coton, dans un cas où la famille a mis la
bonne quantité d’engrais nécessaire,
suite à une bonne saison des pluies, gagnera au
maximum 400 $ canadiens. Tout cela couvre les besoins
monétaires des familles pour les 12 mois
l'année. C'est le revenu d'une famille moyenne parce
que les superficies moyennes vont trois à cinq
hectares. Mais il y a des cas où
les familles sort avec des dettes. Dans la majeure
partie des cas, c'est ce qui arrive. Lorsque la saison
agricole n'est pas bonne, qu’il n'y a pas une bonne
pluviométrie, la plupart des familles ne gagnent
absolument rien. Il y a eu des cas où la
Société, à travers les systèmes
qui donnent l'engrais à crédit aux familles --
a saisi le seul moyen aratoire des familles : les
bœufs de labour. Globalement,
c’est la situation dans laquelle nous vivons et
c’est dans cette situation qu’on nous demande
encore de réduire nos revenus en coupant le prix au
producteur. Heureusement, nous avons actuellement des
syndicats bien organisés. En 2000, nous avons fait
une grève parce que le gouvernement voulait couper
nos revenus sur le coton. Depuis lors, nous avons pu
commencer à négocier assez
équitablement avec le gouvernement du Mali.
… … M. Coulibaly : Ce que je
voudrais dire, c'est que le seul moteur de la
réussite d'une politique agricole est le prix que le
producteur gagne. Aucune politique ne peut se bâtir
quand on vend à perte ce que l'on produit. C'est le
cas dans tous les pays africains. Il n'y a pas de secrets
miracles. C'est pour cela que les pays
développés comme le Canada accordent des
subventions aux agriculteurs afin qu’ils puissent
continuer à vivre dix mois de leur travail. La Banque
mondiale a clairement interdit à nos pays de
subventionner depuis les années 80. On ne peut pas
soutenir l'agriculture. En même temps,
on nous a imposé des politiques libérales,
d'ouverture de nos marchés aux importations
alimentaires. Donc nous sommes en compétition avec
des produits alimentaires importés qui sont les
surplus alimentaires des pays développés. Dans
ces conditions, comment voulez-vous qu'on s'en sorte?
Nous vous demandons de nous permettre de faire des
choix qui préservent l'intérêt de la
majorité de nos populations afin de pouvoir
protéger nos frontières des importations
alimentaires et des surplus des pays
développés. De plus, nous voudrions avoir
accès à nos propres marchés parce que
nous sommes marginalisés sur nos propres
marchés. Je vous assure, en Afrique de l'Ouest, c'est
le blé qui progresse le plus dans les habitudes
alimentaires. Pourquoi? Parce que le blé et le pain
coûtent moins cher, même s’ils ne sont pas
vendus à leur vrai prix. Le pain est plus cher au
Canada qu'au Sénégal et qu’à
Bamako. Est-ce normal? C'est pourtant la situation. C'est
pour cela que nous ne pouvons pas nous en
sortir….. …. M.
Coulibaly : Jusqu’en 1985, il y avait un bureau des
céréales au Mali. C'est la Banque mondiale qui
a demandé la dissolution de ce bureau. Cela n'existe
plus. C'est à partir de ce moment que la
pauvreté a commencé à augmenter en
milieu rural. Tout soutien ayant été
enlevé, l'instabilité des prix s'est
installée. Dans une telle situation, aucun producteur
ne peut avoir un revenu maîtrisable. Je ne sais
même pas que ce genre de bureau existe dans des pays
développés comme le Canada où
l'État intervient dans la commercialisation. Dans nos
pays, que l'État puisse intervenir et qu'il y ait de
grandes entreprises d'État qui soient dans la
commercialisation est un sujet tabou. Cela peut
paraître aberrant de parler de cela dans nos pays
aujourd'hui….. … M.
Coulibaly : Au Mali, il y a un code domanial et foncier qui
dit que la terre appartient à l'État, mais qui
reconnaît aussi le droit coutumier qui est le droit
d'usage des communautés. Chaque village a un terroir
et chaque famille du village a le droit de cultiver de la
terre sur ce terroir. En théorie, on ne peut pas
prendre la terre aux familles qui l'exploitent.
Actuellement, avec la nouvelle politique agricole que nous
sommes en train de construire, le gouvernement est d'accord
avec nous pour qu’on sécurise le droit
d’usage des exploitations familiales. Nous ne sommes
pas encore entrés dans les détails mais nous
avons proposé que les exploitations soient
sécurisées, qu’on donne aux familles un
titre de propriété pour qu’elles
puissent se sentir sécurisées. Il y a aussi
des terres aménagées qui sont la
propriété de l'État; sur ces terres,
c'est l'État qui a la maîtrise de la
situation…. …. M.
Coulibaly : Je pense que si on veut réellement
améliorer la situation de l'intervention des
institutions financières et internationales dans
notre pays, on ne peut pas faire l'impasse sur le bilan de
ce qu'elles ont fait. Il faut qu’on essaye
d’évaluer ce qui a été fait et
voir où il y a eu des problèmes et même
situer des responsabilités. Nous ne pouvons pas
comprendre qu'on fasse de nos pays des laboratoires de ce
qui ne se fait même pas dans les pays qui
détiennent le capital de ces institutions. Ce n'est
pas acceptable. En fait, nous sommes un
laboratoire d’expérimentation de modèles
économiques qui n'existent pas nulle part ailleurs.
Il faut situer les responsabilités de cela. Des gens
sont pauvres à cause de cette situation. La
pauvreté qui existe dans nos pays aujourd'hui
n'existait pas il y a 20 ans. Il y a plus de pauvreté
aujourd’hui qu’avant que la Banque mondiale
n’entre dans nos pays. Mais qui est responsable? Il
faut situer ces responsabilités. Le
président : Nous allons poser des questions à
la Banque mondiale nous-mêmes. Vous nous donnez des
questions à poser….
…. M. Coulibaly : Ce que des pays
donateurs pourraient faire, effectivement, ce serait de nous
donner une assistance judiciaire aujourd'hui pour attaquer
la Banque mondiale devant les tribunaux. Ce serait, je
pense, utile également, car nous pensons que nous
avons été victimes de préjudices. Nous
pensons qu'on doit réparer les préjudices que
nous avons subis. À mon avis c'est peut-être
quelque chose d'envisageable. La seconde chose, ce
n’est peut-être pas envoyer des experts ou des
agriculteurs; mais si vous demandez à un paysan
malien de quoi il a besoin, il va vous répondre
qu’il a besoin d’une charrue, d’une paire
de bœufs et d'eau pour irriguer son champ. Il ne va
pas vous dire qu’il a besoin de semences
transgéniques. Si vous pouvez nous aider pour
qu’on ne nous impose pas des semences
transgéniques, nous subissons une forte pression
aujourd’hui de la part des pays
développés et des multinationales pour qu'on
adopte les OGM. Ce n'est pas une demande des
paysans…. …. M.
Coulibaly : Je vais peut-être commencer par la
dernière question à savoir quel est le
rôle des femmes. Les femmes dans nos familles ont un
rôle central. En regardant la situation en Afrique de
l'extérieur, généralement on ne voit
que la polygamie, l’excision et que la femme n’a
pas de droits. En réalité, si on regarde de
très près, on se rendra compte
qu’effectivement, la femme, surtout la femme rurale, a
un rôle très important. Tout tourne autour de
la femme. Une famille ne peut pas exister chez nous sans
femme. Ce n'est pas possible. Elle a des rôles non
seulement en matière de production agricole —
et elle intervient énormément dans la
production — et elle maintien le foyer. Tout le centre
économique d'une famille tourne autour de cela. Je
vous assure que beaucoup de femmes, même en milieu
rural, font des activités économiques
agricoles autonomes et dont les revenus leur sont propres,
avec lesquels elles sont libre arbitre et peuvent en faire
ce qu'elles veulent. Toutefois, il est vrai qu'il y a encore
énormément de choses à faire pour que
la femme africaine en général puisse parvenir
au niveau d'émancipation que l'on connaît dans
les pays développés. C’est
l'émancipation économique de la femme qui est
importante. Dès qu’une femme devient
indépendante économiquement, elle a tous les
autres droits automatiquement. C'est là qu’est
le vrai combat. On ne pourra pas changer les
mentalités par rapport à la question de
l'excision ou la polygamie tant que la femme n’est pas
indépendante économiquement. Dans beaucoup
d'endroits, on ne peut pas empêcher la femme de faire
des activités économiques. Même en
milieu rural elle a le libre arbitre et peut faire des
activités économiques. Pour ce
qui est de la liberté des choix qui nous est
aujourd'hui complètement refusée sur le plan
des politiques, je pense que c'est ce qui a
été le point déclencheur de la
pauvreté. Si vous prenez les chiffres mêmes de
la Banque mondiale, avant le programme, la pauvreté
n'augmentait pas autant. À partir du moment où
on a disloqué le système d’appui, tout
le système d’aide à l'agriculture, tous
les soutiens à l’agriculture ont
été démantelés. Cela
était — semble-t-il — trop coûteux
dans l'équilibre des budgets de l'État.
On a démantelé tout le système
de santé parce que c'était coûteux. On a
démantelé le système d'éducation
parce que c'était coûteux. Aujourd'hui, je vous
assure que l'école publique est quelque chose qui
n’existe que de nom en réalité. Si vous
voulez apprendre quelque chose, vous êtes
obligé d'aller à l'école privée.
Les pauvres sont donc encore plus marginalisés
qu’avant l’arrivé de la Banque mondiale.
Il n’y avait pas d’école privée au
Mali avant l’arrivée de la Banque mondiale. Ce
sont les enfants de l'élite qui ont accès
à l'éducation aujourd'hui. La même chose
se produit en ce qui a trait à la santé. Si
vous n'allez pas dans une clinique, vous ne vous ferez pas
soigner. Il n’y avait pas de cliniques privées
au Mali avant l'arrivée de la Banque mondiale. Avant
l’arrivée de la Banque mondiale, je vous assure
qu’un producteur de céréale savait ce
qu'il gagnait parce que le prix des céréales
était fixé l'Office des produits agricoles du
Mali qui était une société
d’état. Elle achetait les
céréales aux mêmes prix sur toute
l’étendue du territoire et qui le revendait
ensuite aux consommateurs. Tout cela a été
disloqué. Le Mali ne peut plus revenir
à des choix pareils; ce n'est plus possible.
Effectivement, le fait d'aligner des chiffres, des tableaux
ou des graphiques ne règle absolument rien à
nos problèmes. Bien au contraire, cela ne signifie
absolument rien. On a beau dire, tous les programmes
d’ajustements qui ont été faits, n'ont
absolument rien apportés de positif dans la mesure
où c'est l'endettement qui a augmenté. En
1980, le Mali n'avait pratiquement pas de dette.
Aujourd’hui, nous avons environ 3 000 milliards de
francs CFA de dette. Ce qui veut dire que chaque Malien est
endetté de plusieurs centaines de millions de francs
CFA. Pourtant chaque Malien ne vit pas dans des conditions
de centaines de millions de francs CFA. Cette situation est
révoltante. C'est la raison pour laquelle
l'annulation de la dette doit être un combat des pays
développés aujourd'hui. Cette dette que nos
paysans sont en train de rembourser aujourd’hui parce
que nous payons les impôts pour le remboursement de
cette dette. Nous sommes à payer des sommes ne nous
ont pas servis, qui nous ont appauvris. Nos revenus sont
très faibles à cause de l'ouverture de nos
marchés et nous ne pouvons pas vendre à des
prix rémunérateurs nos produits agricoles, nos
payons des impôts qui rembourse la dette qui ne nous a
pas servis…. … Le
sénateur Robichaud : Vous dites que c'est depuis que
le FMI et la Banque mondiale ont placé sur vous
certaines exigences que la pauvreté a augmenté
dans vos pays respectifs, n'est-ce pas? M.
Coulibaly : Absolument. Le sénateur
Robichaud : C'est certainement quelque chose qu'on peut
observer, mais lorsque vos gouvernements soulèvent
ces points auprès du FMI et de la Banque mondiale,
que leur répondent-ils au fait que la pauvreté
a augmenté — parce que vous devez vous plier
aux exigences de ces institutions? Ne le
constatent-ils pas? M. Coulibaly : Nos
gouvernements savent que la pauvreté a
augmenté depuis l'avènement de l'ajustement
structurel, mais un pays qui n'a plus les moyens de payer le
salaire mensuel de ses fonctionnaires n'a aucune marge de
manœuvre. C'est la situation de nos pays. C'est la
Banque mondiale qui paie les salaires.
Voyez-vous une administration marcher quand les
fonctionnaires ne sont pas payés? Comment voulez-vous
que dans ces conditions ces hommes politiques posent ces
problèmes! Ils ne les posent jamais. C'est nous qui
vivons ces problèmes qui sommes obligés de les
poser aujourd'hui. Les hommes politiques le savent, mais ils
ne posent jamais ces problèmes. La preuve : la Banque
mondiale est aujourd'hui le champion toutes
catégories de la lutte contre la pauvreté
encore dans nos pays. C'est la Banque mondiale qui a
créé des programmes de cadres
stratégiques de lutte contre la pauvreté.
Pourquoi? Parce que la Banque mondiale sait qu'elle est
responsable. Elle prend le devant justement pour qu'on ne
les attaque pas devant la justice peut-être.
C'est pour cela que la Banque mondiale a
créé dans tous les pays africains aujourd'hui
le cadre stratégique de lutte contre la
pauvreté, mais je vous assure que si vous lisez ce
cadre stratégique de lutte contre la pauvreté,
vous ne verrez nulle part le revenu de l'agriculteur. On ne
parle pas des revenus. Vous allez voir n'importe quoi, mais
vous n'allez pas voir cela. Le paysan a le droit
d'améliorer ses revenus à travers ce qu'il
vend, c'est la base de tout. Nous représentons 70 p.
100 de la population. Nous n'avons jamais
été associés à ces cadres
stratégiques de lutte contre la pauvreté qui
ont été faits sans consulter les paysans et
nous ne les reconnaissons pas. Nous pensons que ce n'est
qu'un moyen de faire durer les choses pour la Banque
mondiale et pour ses experts….
…. Le sénateur Robichaud : Vous
êtes en train de nous dire que vous êtes captifs
d'un cercle vicieux, n'est-ce pas? Ce qu'on vous propose,
basé sur l'expérience vécue, ne fera
que vous appauvrir encore plus, n'est-ce pas? Vous parlez du
haut pourcentage de votre population qui dépend de
l'agriculture. L'agriculture se fait bien sûr en
milieu rural et vous nous dites aussi que ces gens-là
ne peuvent plus subsister de l'agriculture. Maintenant, il
devrait à ce moment-là se poser un
problème de dépopulation au niveau des
régions rurales où les gens qui ne peuvent
plus suffire à leurs besoins vont se diriger vers des
centres urbains. Est-ce que c'est en train de se
produire? Parce qu'on va transporter le
problème ailleurs. M. Coulibaly : C'est
exactement cela. Et c'est pour cela que nous tirons la
sonnette d'alarme, parce que quand je dis 70 p. 100 de la
population agricole, c'était peut-être 85 p.
100 il y a quelques années. Cela veut dire que ceux
qui ne peuvent plus vivre, qui abandonnent et viennent
grossir les villes -- aujourd'hui, nous avons de très
grandes villes au Mali, qui fait à peine 11 millions
d'habitants. Nous avons une ville qui atteint presque 2
millions de personnes aujourd'hui. C'est une aberration.
Mais dans cette ville, il n'y a pas de travail, pas d'usines
ni de secteurs économiques viables. Cela veut dire
que c'est vraiment des mégapoles invivables qu'on est
entrain de bâtir là aussi, parce que si les
gens quittent la campagne et ne sont pas absorbés par
un autre secteur économique comme l'industrie ou
d'autres secteurs ils ne pourront pas vivre
décemment. Cela veut dire que nous sommes devant une
situation explosive à moyenne échéance.
Et les hommes politiques le savent. Cela revient
toujours dans leurs discours. Ils ont peur de cette
urbanisation incontrôlée avec ces gens qui
quittent les campagnes pour venir dans les villes.
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