| Titre de l’expérience : La gestion durable et communautaire de la forêt sacrée de Zaïpobly
Auteurs : * Communauté villageoise de Zaïpobly * Centre de Recherche en Ecologie (CRE)
Pays : Côte d’Ivoire Village : Zaïpobly – Sous – Préfecture de Taï Région écologique : Forêt tropicale humide sempervirente
Résumé : L’espace Taï situé au Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire est couvert de vestiges de la forêt tropicale humide sempervirente originelle d’Afrique de l’Ouest, avec de nombreuses espèces endémiques. Il est situé dans une zone uniformément verte au début du siècle précédent, mais malheureusement réduite actuellement en îlots de forêts, à cause des fortes pressions qu’elle subit. La plupart des îlots ont survécu parce qu’ils sont sacrés. La forêt sacrée de Zaïpobly est une forêt dense humide, où aucun prélèvement de plante n’est autorisé sans une permission préalable. Ainsi, les ressources biologiques qui s’y trouvent sont bien protégées. Cette forêt occupe plusieurs fonctions : protection du village, réserves de plantes médicinales, lieu de certaines réunions de hautes importances socioculturelles, …La société des Kwi est la base du mécanisme de la gestion communautaire traditionnelle de la forêt sacrée de Zaïpobly. Cette société est très hiérarchisée et dispose d’une autorité qui constitue une arme sûre de protection de ressources naturelles. Malgré la rapide désintégration des structures sociales traditionnelles, la société Kwi n’a pas perdu la gestion de la forêt sacrée. Ces actions reposent fondamentalement sur la police et la punition des contrevenants, selon des règles établies et des sanctions drastiques. Néanmoins la pression démographique, la rareté de terres fertiles, la mutation progressive des mentalités et le manque actuel de confiance aux valeurs traditionnelles africaines, sont autant de problèmes auxquels se trouvent confrontés les gestionnaires de la forêt sacrée de Zaïpobly.
Contact :
Centre de Recherche en Ecologie (CRE) - 08 BP 109 – Abidjan 08 – COTE D’IVOIRE Tél. 225 21 25 73 36 / 22 47 80 33 / 22 47 06 79 – Fax 225 21 25 73 36 / 22 47 80 33 Email : mtahoux@caramail.com
1. Organisation locale La société des Kwi : pierre angulaire du systèmePour le fonctionnement harmonieux de la société villageoise, l’action régulière de l’institution Kwi avait naguère une importance capitale. Elle ne l’a pas tout à fait perdu malgré la rapide désintégration des structures sociales traditionnelles (Holas, 1980). A l’origine, le Kwi était une institution juridictionnelle et policière dont la compétence s’étendait sur tout le complexe ethnique. Cependant, les réalités sociales actuelles, issues des mutations des mentalités, de l’introduction des nouvelles religions, ont assigné le Kwi dans certaines zones à un rôle policier des ressources naturelles. Même si son ascendance n’est plus aussi toute puissante comme dans le passé, elle demeure une arme sûre de protection des ressources naturelles. La société des Kwi se compose de trois grands organes constitutifs : - à la tête se trouve un conseil des anciens : le « Gbéguépo » chargé de la gestion administrative de la société. Ce groupe est dirigé par le « Kwi bayé » ou père du Kwi, secondé par le « Kwi biyo », individu particulièrement redouté ; - en deuxième position se situe le « Gbow », organe consultatif qui siège dans des conditions exceptionnelles (cas d’urgence) ; - en troisième lieu, le groupe des « Kélipo » groupe de jeunes individus de 20 à 30 ans chargés d’exécuter les grandes œuvres (main active du Kwi) ; - un quatrième groupe (en instance d’admission parmi les kélipo) est le Pétegnipo, groupe des auxiliaires (espions, détectives…). Cette société veille sur la forêt depuis son institution en site sacrée, à la fondation du village. L’autorité des Kwi est très redoutée parce qu’en mesure d’infliger des sanctions drastiques parfois d’une manière foudroyante. C’est principalement pour cette raison que les anciens leur ont confié la gestion quotidienne de la forêt sacrée.
Les autres acteurs - Les autorités coutumières : dépositaires du savoir composées du chef et de ces notables - La population de base de qui dépend la réussite du système composée des autochtones Guéré et d’allogènes (Akan, Burkinabé, Malinké, etc.)
Relations entre les acteurs et mécanisme du fonctionnement du systèmeLa figure n°1 présente les différents acteurs et le mécanisme de la gestion de la forêt sacrée de Zaïpobly. La gestion quotidienne repose sur la société des Kwi. Celle–ci exerce une dissuasion psychologique et même réelle sur la population de base qui n’ose pas pénétrer dans la forêt sacrée de peur de provoquer le courroux du Kwi. Les autorités coutumières sont chargées de la gestion des affaires courantes du village. Ce sont elles qui décident de sacraliser tel ou tel site. Elles sont le prolongement des ancêtres fondateurs. A ce titre elles sont les garants moraux du site sacré. Elles ne jouent pas un rôle direct dans la protection du site sacré, mais elles ont un rapport étroit avec l’institution du Kwi à qui elles s’adressent par l’intermédiaire des Pétégnipo. La forêt de Zaïpobly est riveraine du Parc National de Taï. A ce titre, plusieurs chercheurs lui ont accordé suffisamment d’attention. Bonnéhin (2000) a conduit avec l’ONG International Tropenbos des recherches de domestication du Makoré (Tieghemella heckelii) et de l’Attia (Coula edulis). Sur place, une ONG locale Vie et Forêt , fait des efforts pour trouver des voies pour l’aménagement de la forêt du village en collaboration avec l’ONG International WWF (Fond Mondial pour l’Environnement). Ces organismes de recherche et ces ONGs font leurs suggestions directement aux autorités coutumières. La population de base est solidaire de sa forêt et met tout les moyens en œuvre pour le respect des règles établies par la société des Kwi. Pour certains travaux d’aménagements, tels que l’entretien des pistes, le débarras des arbres et des branches mortes, elle prête main forte aux gestionnaires quotidiens.
1- Gestion quotidienne (police…) 2- Dissuasion psychologique 3- Admission 4- Garantie morale 5- Gestion des affaires courantes 6- Etude et proposition d’aménagements 7- Collaborations 8- Développement économique et social Figure n°3 : mécanismes de la gestion durable et communautaire de la forêt sacrée de Zaïpobly2. Le Centre de Recherche en Ecologie (CRE)
Le Centre de Recherche en Ecologie (CRE) est sous la tutelle de l’Université d’Abobo-Adjamé, et a la responsabilité des activités de recherche scientifique liées à la biodiversité, sur toute l’étendue du territoire de Côte d’Ivoire. A ce titre, il coordonne les activités de recherche menées dans les forêts et dans les aires protégées.
3. Contexte local Le Parc National de Taï, situé dans le Sud-Ouest de la Côte d’ivoire, couvre une superficie de 454000 hectares. C’est le plus grand parc vestige de forêt tropicale humide sempervirente originelle d’Afrique de l’Ouest. Il a été classé Réserve de Biosphère en 1978 par l’UNESCO et site du patrimoine naturel mondial en 1982 à cause de sa richesse spécifique extraordinaire et des nombreuses espèces endémiques qu’il abrite. (Riezebos et al. , 1994). L’une des zones riveraines les plus peuplées, de ce Parc est la ‘’périphérie Ouest’’ (Bonnéhin, 2000). C’est une étroite bande agricole entre le Parc, la forêt classée du Cavally et la frontière du Liberia. Les méthodes actuelles de systèmes de culture pratiquées par les populations locales et la surexploitation des forêts pour des fins diverses ont réduit cette zone forestière encore intacte au début du siècle précédent, en îlots de forêts. La plupart de ces îlots ont survécu parce qu’ils sont considérés comme des forêts sacrés. Gomé (1999) définit une forêt sacrée comme étant un espace boisé craint et ou vénéré, réservé à l’expression culturelle d’une communauté et dont l’accès et la gestion sont réglementés par les pouvoirs traditionnels. Malheureusement, la forte pression démographique qui augmente la rareté des « bonnes » terres cultivables (Tchouamo, 1998 ; Gomé, 1999), les contraintes du marché international du bois et l’exploitation de divers produits secondaires des forêts (végétaux et faunes), font que même ces aires sacrées ne sont pas épargnées (Tahoux, 2000). L’introduction des religions monothéistes (Islamique et Chrétiennes) dont certaines idéologies s’opposent fortement aux pratiques des rites traditionnels, jugés sataniques et démoniaques (Tchouamo, 1998 ; Gomé, 1999 ; N’goran, 2000), ont également contribué à la fragilisation de ces forêts sacrées et sont autant de facteurs qui menacent leur existences. Parce que l’établissement et la protection des forêt sacrées étaient principalement basés sur des croyances culturelles et religieuses locales. Plusieurs auteurs ont montré, (Tahoux, et al. , 1996 ; Tchouamo, 1998 ; Bérété, 1998 ; Houngnihin, 1998; Gomé, 1999, etc.) que les systèmes de culture africaine traditionnelle, loin de constituer un obstacle à la protection de l’environnement, font partie des meilleurs garants de la protection des écosystèmes et de la pérennité de la biodiversité. Les forêts sacrées ont dans ce contexte contribué à protégé les écosystèmes naturels locales et favorisé la conservation de leurs ressources biologiques.
La présentation de la forêt sacrée de ZAIPOBLYLe village de Zaïpobly est situé au Sud Ouest de la Côte d’Ivoire sur l’axe Guiglo-Taï, à environ 9 km de Taï, dans la périphérie Ouest du Parc National de Taï. La forêt sacrée de Zaïpobly ( figure 2) appartient au bloc occidental du centre d’endémisme floristique Guinéo-Congolais. La végétation originelle est une forêt dense humide sempervirente à Eremospatha macrocarpa et à Diospyros mannii (Guillaumet et Adjanohoun, 1971). Elle a une superficie de 12,30 hectares séparée en deux blocs par l’axe Guiglo-Taï. Le grand bloc (bloc Ouest) est limité à son coté ouest par une jachère entourée de deux caféières ; au Nord par la piste menant à Kokodjan et au Sud par le village. Le petit bloc est bordé par une rivière permanente à l'Est, au Nord par un bas-fond (en cour d’aménagement) et au Sud par le village. Une piste partant du village traverse le petit bloc du Sud au Nord Est vers le bas fond. C’est une forêt sacrée « ouverte », terme employé par Gomé, (1998), pour désigner une forêt sacrée accessible à tous sans aucune restriction, à n’importe quel moment, les conditions rituelles étant simplifiées au maximum.
Cependant aucun prélèvement de plantes n’est autorisé sans une permission préalable. Les animaux s’y trouvant jouissent également d’une protection très stricte. Cette forêt occupe plusieurs fonctions. Ce sont entre autres : - protection du village ; - réserves de plantes médicinales ; - vestige pour la conservation de la faune et de la flore ; - lieu de certaines réunions de haute importance ; - dernier témoignage vivant de la réalité d’une véritable forêt pour les générations futures
4. Problèmes abordés par l’expérience Plusieurs menaces pèsent sur le parc de TAÏ : braconnages, incursions culturales des allogènes et des autochtones, activités de cueillettes, pressions diverses. En vue de garantir la survie des sites et de leurs fonctions culturelles, écologiques et freiner la métamorphose culturelle en cours des peuples concernés, des recherches pluridisciplinaires intégrées et une politique ardue de restitution du savoir indigène apparaît indispensable. C’est pourquoi, il nous a semblé propice de chercher à savoir : - comment le pouvoir traditionnel organise-t-il la gestion de sa réserve sacrée ? - comment ces réserves sacrées peuvent-elles être utilisées pour conserver la biodiversité naturelle et culturelle à l’échelle locale, nationale et internationale ? - quelles sont les leçons à tirer de la gestion traditionnelle des ressources pour la gestion des réserves étatiques ? - quel mécanisme mettre en place pour apporter un soutien financier aux gestionnaires des aires sacrées ? La gestion traditionnelle de la forêt sacrée de Zaïpobly semble être un bon exemple pour apporter une approche de réponse à ces préoccupations. 5. Activités développées pour aborder le problèmePlusieurs méthodologies et mécanismes sont employés pour la protection de la diversité biologique et du savoir local. Ils reposent fondamentalement sur la police et la punition des contrevenants aux règles établies par la société des Kwi. Les Kélipo, bien dissimulés, surveillent jour et nuit, la forêt. Il arrive cependant que des outrances échappent à cette police. Lorsqu’un Kélipo constate alors le prélèvement frauduleux d’une plante ou l’abattage clandestin d’un animal, il en informe son supérieur hiérarchique et ainsi de suite l’information est portée jusqu’au Kwi bayé. Les Kélipo et les Pétegnipo se mettent alors au travail. Le suspect est saisi et conduit devant l’ensemble des juges réunis. Les membres du Gbéguepo fixent la nature de la peine à appliquer. Il peut s’agir d’amende en espèce (sommes d’argent parfois considérables à l’échelle de la communauté) ou en nature (un à plusieurs bœufs).
6. Réalisation L’action de la société des Kwi et des autres acteurs a permis de sauvegarder l’îlot de forêt. Ce site crée un microclimat humide favorable aux activités champêtres dans les jachères environnantes. En outre la conservation de la forêt a permis de constituer une bonne réserve de plantes médicinales et d’autres plantes alimentaires. Ceci a permis de lever la pression des habitants du village sur le PNT. L’action du Kwi quoique policière et juridictionnelle, a donc un rapport direct avec le maintien de la diversité biologique. Une tentative d’aménagement du bas fond au Nord du petit bloc a malheureusement échoué à cause de certaines promesses non tenues par les initiateurs. Le Kwi, par l’influence psychologique qu’il a exercé et continue d’avoir sur la population et les autres facteurs, ont permis de conserver pendant longtemps la forêt sacrée de Zaïpobly. L’exemple de Zaïpobly est une preuve de plus qui montre que les systèmes de gestion traditionnelle sont bien adaptés pour la conservation de la diversité biologique et culturelle en Afrique. Il montre que l’Afrique sait s’organiser pour gérer ce qui lui est cher. C’est aussi la preuve que les espaces sacrés peuvent constituer les vraies réserves de la diversité floristique et faunique sur notre continent. Cet exemple-ci, et tant d’autres (Tahoux , et al., 1996 ; Tchouamo, 1998 ; Bérété, 1998 ; Houngnihin, 1998; Gomé, 1999, etc.) invitent tous ceux qui s’attaquent à notre patrimoine sacré, à arrêter leurs actions. Ils doivent au contraire tout mettre en œuvre pour sauvegarder ces sites fussent-ils des lieux de ‘’rituels sataniques ou démoniaques’’.
7. Les contraintes et les futures activités à développer Parmi les principaux goulots d’étranglement et défis que connaît le fonctionnement de la gestion harmonieuse de la forêt sacrée, nous avons la pression démographique, la pauvreté, la rareté des bonnes terres cultivables et la mutation progressive des mentalités. Ces facteurs sont à craindre. Malgré l’interdiction de la chasse, quelques chasseurs téméraires s’infiltrent dans la forêt (avec probablement la complicité des Kélipo). Les animaux qui jadis venaient jusqu’au village au crépuscule se font de plus en plus rares. Le Kwi avec les changements de mentalité, l’école, la modernisation a perdu un peu de sa suprématie. Cette situation est un danger pour la forêt. En effet, par manque d’argent, surtout à la rentrée scolaire quelques pères de famille n’hésitent pas à s’adonner au braconnage pour assurer les frais de scolarité de leurs enfants. Ceux-là mêmes qui sont chargés de la surveillance de la forêt sacrée sont souvent couverts de dettes. Dans ces circonstances, ils ferment parfois les yeux, sur certains actes défendus. Ces contraintes ne prédisent pas à un avenir prometteur pour la conservation de la forêt sacrée. Mais une re-dynamisation du groupe de gestion traditionnel est encore possible si les membres voient leur prestige d’antan revalorisé. Une aide financière et technique est aujourd’hui sollicité par les communauté pour l’exploitation et gestion du bas fond, l’aménagement pour l’écotourisme, la vente réglementée des produits végétaux à usage médicinal. Le système de gestion de la forêt de Zaïpobly s’est montré efficace pendant plusieurs années puisqu’il a permis de conserver cette forêt presque inexploitées depuis l’installation de Zaïpo jusqu’à nos jours. Le présent travail est une enquête préliminaire. Nous comptons mener des recherches approfondies sur cette forêt sacrée. Nous envisageons à cette fin de faire : - un inventaire systématique de la flore et de la faune. - une étude ethnobotanique sur l’utilité des plantes, leur mode de récolte, et ethnozoologique sur les différents usages de la faune. - une étude socio-économique pour quantifier les apports économiques de la forêt et mieux cerner le mécanisme du fonctionnement de l’institution Kwi. Avec l’ensemble de ces informations nous voudrions contribuer au développement d’un programme fiable pour l’aménagement et le zonage de la forêt sacrée de Zaïpobly. D’autres initiatives telles que la sensibilisation, l’éducation relative à l’environnement sont envisagées avec les auteurs de cette démarche (Projet Growing Diversity, Centre de Recherche en Ecologie, Fond Mondial pour la Nature) pour partager l’expérience acquise avec d’autres communautés, en vue de montrer l’importance de préserver ces îlots de forêt, de sauvegarder et de revaloriser le savoir culturel des communautés.
8. Leçons apprises. La communauté villageoise est aujourd’hui consciente des problèmes écologiques tels que la déforestation au niveau de la région. Aussi elle affiche sa volonté manifeste de tout mettre en œuvre pour la protection de sa forêt sacrée. Comme Holas (1980), nous admettons que l’institution des Kwi doit être considérée comme l’un des instruments les plus perfectionnés et psychologiquement le mieux adapté aux circonstances de justice et de police coutumière. Nous ne saurions terminer sans remercier les communautés villageoises de Zaïpobly pour nous avoir permis de partager leur connaissance avec le reste du monde. Nous voudrions aussi reprendre l’écho de ce message des indiens Ashanincas de l’Amazonie péruvienne, que répètent aussi les sages de Zaïpobly: « d’autres générations existaient avant nous ; l’espèce humaine doit donc respecter certaines lois ancestrales si elle ne veut pas courir à l’extinction ». _________________________
|
||||||
| Nous contacter | www.grain.org |
|