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Partout dans le monde on vante la réussite de la révolution verte au Malawi. Certes il est bon qu’un gouvernement investisse dans la production alimentaire locale, mais on peut craindre que ce genre de succès ne soit de courte durée sans l’application de changements radicaux. Il faut avant tout redistribuer la terre, de façon à ce que les agriculteurs disposent d’une surface suffisante pour pouvoir produire des excédents. Le gouvernement doit aussi élargir sa vision de l’agriculture et ne pas se limiter aux engrais chimiques et aux semences de maïs hybride.

Le Malawi est récemment devenu le “miracle” de l’Afrique et est proposé aux autres pays comme un modèle à suivre. On a en effet assisté à un retournement de situation complet quand le Malawi a commencé à produire suffisamment de maïs pour satisfaire les besoins nationaux  en 2006 et a même réussi à en exporter en 2007. Comment expliquer ce renversement de situation? Selon l’AGRA (Alliance pour une révolution verte en Afrique), le géant des biotechnologies Monsanto et l’économiste américain Jeffrey Sachs, le miracle malawite provient de ce que le gouvernement a suivi le modèle de la révolution verte, en subventionnant la distribution d’engrais chimiques et de semences de maïs hybride. Ce qui se passe au Malawi a fourni aux promoteurs d’une nouvelle révolution verte un excellent outil de marketing.

Certains félicitent le gouvernement d’avoir mis à défi ses bailleurs de fonds étrangers et soutenu directement les petits producteurs. Le gouvernement a englouti des millions de dollars dans son programme pour fournir aux agriculteurs des coupons à échanger contre des semences de maïs et des engrais subventionnés et les agriculteurs ont répondu en augmentant considérablement leur production. Nul ne peut nier l’impact spectaculaire que le programme gouvernemental a eu sur l’essor de la production alimentaire du pays. Nous avons ici une démonstration indéniable des résultats qui peuvent être obtenus quand un gouvernement décide d’investir dans l’agriculture.

"Cela suffit. Je ne me mettrai pas à genoux pour mendier de la nourriture. La nourriture, nous allons la produire nous-mêmes."
Bingu wa Mutharika, Président du Malawi, le 4 juin 2008 [1]

Mais la réussite malawite s’arrête là. Il est important aussi de garder à l’esprit que si l’augmentation de la production de maïs a été spectaculaire quand on compare avec la crise des années 2002-2004, elle l’est nettement moins si l’on considère les moyennes sur plusieurs dizaines d’années. Le Malawi ne constitue pas un nouveau modèle et il n’est pas non plus en mesure de résoudre les difficiles problèmes de la faim et de la pauvreté dans le pays ou dans le reste de l’Afrique, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire. Le programme gouvernemental a bénéficié en fait de plusieurs années de temps exceptionnel, mais à long terme, les limites qui pèsent sur le système sont telles qu’elles risquent de réduire à néant toutes les bonnes intentions, si rien n’est fait pour aborder sérieusement les problèmes.

Les trois principales limites étant la question pressante de l’accès à la terre, la dépendance d’intrants importés qui coûtent cher et l’impact de ces derniers sur les sols.

Trente ans de révolution verte au Malawi, et ce n’est pas fini

Quand le Malawi a obtenu son indépendance au milieu des années 1960, le gouvernement du Président Hastings Kamuzu Banda héritait d’une structure agricole divisée entre les domaines commerciaux qui dominaient la production de tabac, thé, sucre et autres cultures commerciales, et les petites exploitations principalement axées sur les cultures vivrières. Le gouvernement ne fit pas grand chose pour modifier les formes coloniales du pouvoir. La politique gouvernementale a continué à favoriser les exportateurs et les réformes foncières n’ont fait qu’encourager encore davantage l’expansion des domaines sur les terres communales, transformant ainsi les occupants de droit en locataires et créant une nouvelle classe de gens sans terres. De plus, des paysans ont été chassés de leurs terres par l’État pour faire place à des réserves naturelles et autres “zones protégées” qui ont surtout servi à promouvoir le tourisme. Entre 1967 et 1994, plus d’un million d’hectares occupés par des communautés locales selon le droit coutumier sont passés sous le contrôle de l’État et des propriétaires de grands domaines.

Même si l’économie malawite s’est développée durant les trente années du régime de Banda et si le pays était quasiment auto-suffisant en maïs, ces chiffres macro-économiques masquent l’enrichissement personnel de l’élite politique et la montée de la pauvreté de la population rurale du Malawi. [2]  Pendant les années 1980, la Banque mondiale et le FMI ont commencé à imposer des programmes d’ajustements structurels en Afrique, ce qui, au Malawi, a impliqué la disparition progressive des subventions destinées aux engrais et aux semences de maïs et l’abandon des contrôles sur les prix, donnant naissance à un marché du maïs très volatil. La production alimentaire a alors diminué, les prix ont augmenté : les conditions d’une crise alimentaire étaient réunies. En 1987, le gouvernement a été obligé de commencer à importer du maïs en grandes quantités. [3]  Dans le même temps, la monnaie locale continuait d’être dévaluée, rendant les engrais inabordables pour la plupart des agriculteurs.

Toutefois, sans jamais mettre en place une stratégie de sécurité alimentaire cohérente et à long terme, le gouvernement malawite n’a jamais pu abandonner complètement l’intervention de l’État, car il a souvent eu à faire face à des désastres naturels et des sécheresses à répétition. Les années de 1987 à 1995 ont connu à nouveau des programmes de subvention des engrais et des semences hybrides. Les terribles sécheresses de 1991 et 1993 ont réduit de moitié la production de maïs et pour compliquer encore les choses, un million de réfugiés sont arrivés du Mozambique. À partir de 1994,  les bailleurs de fonds ont recommencé à exercer leurs pressions pour libéraliser les marchés et les subventions ont été réduites. Le marché du crédit s’est effondré, les dépenses alimentaires ont été multipliées par deux, intensifiant encore la vulnérabilité du système. Vendre leur travail pour un salaire misérable est devenu pour les pauvres une stratégie courante pour pouvoir s’en sortir ; toutefois en travaillant sur des terres qui ne leur appartenaient pas (ganyu), les paysans n’avaient plus le temps de travailler correctement leurs propres terres  et les rendements ont chuté.

Les années 1990 et le début des années 2000 se caractérisent par une série de mesures de subvention des engrais et des semences hybrides, improvisées par le gouvernement et les bailleurs de fonds en réaction à la situation. L’intervention des bailleurs américains a toujours eu pour but d’encourager le secteur privé des semences et des engrais et quand un programme n’atteignait pas cet objectif assez rapidement, il était tout simplement changé, sans se préoccuper des conséquences éventuelles sur les agriculteurs.

Puis la sécheresse, les inondations et la famine ont frappé à nouveau dans la période 2002-2005. Il est important de bien comprendre que cette période dramatique fut principalement un désastre d’origine humaine, la combinaison d’une politique d’aide humanitaire lamentable et d’un gouvernement corrompu qui avait vendu les réserves de céréales du pays et tergiversé longuement avant de répondre à la crise. Depuis l’indépendance, les gouvernements successifs avaient ignoré que des décennies de concentration foncière, d’exode rural et de taxation injuste des petits producteurs avaient eu pour résultat de rendre la population rurale toujours plus vulnérable et plus pauvre. Ces conditions, le taux élevé de HIV/Sida et l’augmentation générale des prix alimentaires sont autant d’éléments qui ont créé la “tempête parfaite” : une pénurie extrême de produits alimentaires a touché près de la moitié de la population, donnant au Malawi l’image d’un pays au bord de la famine et de l’effondrement.

C’est dans ce contexte que le Président Bingu wa Mutharica est arrivé au pouvoir en 2004 et a lancé un nouveau système de coupons en 2005-2006. Son programme fournissait un coupon de deux sacs de 50 kilos d’engrais, 2 kilos de semence hybride ou 4 kilos et demi de semence à pollinisation libre à environ 2,8 millions de bénéficiaires à un quart du prix réel.

Des graines de légumineuses ont aussi été distribuées. C’était la nouvelle révolution verte dont on a tant parlé. En fin de compte,  on voit assez mal la différence entre cette initiative et les précédents programmes de subvention d’engrais et de semences. Le facteur le plus important peut-être a été que depuis la saison 2005-2006, le Malawi a connu durant plusieurs années des précipitations au-dessus de la moyenne. Comme le maïs est une plante qui nécessite beaucoup d’eau quand elle est cultivée avec des engrais, cela a permis de booster les rendements. Le pari avait valu la peine : le programme de subvention d’engrais a bien répondu aux bonnes conditions météo et le Malawi a réussi à produire des excédents de maïs pendant quatre années de suite.

Le tableau 1 résume les différents programmes de subvention malawites des dernières décennies et le contexte dans lequel ils ont été mis en place. Il montre de façon claire que les subventions n’ont rien d’une nouveauté pour les agriculteurs malawites : cela fait des dizaines d’années que leur vie dépend des subventions et qu’ils sont en outre à la merci des fluctuations de la politique et des pressions des bailleurs de fonds. Les désastres naturels amènent certes un élément de risque énorme (le Malawi a ainsi subi 40 désastres météorologiques entre 1970 et 2006), mais c’est l’accessibilité du maïs qui représente le plus gros risque pour les pauvres au Malawi, car les flambées de prix soudaines pendant la saison de soudure bloquent très vite pour les pauvres l’accès aux denrées alimentaires. [4]

Tableau 1: Les hauts et les bas des interventions concernant la révolution verte au Malawi depuis le début des années 1970

Date

Programme

Nombre de personnes touchées et nombre de bénéficiaires

Désastres et coût

1970–1980

Contrôle de l’État sur les intrants agricoles, subventionnés (entre 20 et 60 % du coût réel)

Bénéficie aux agriculteurs aisés, marginalise les pauvres

Jusqu’à 3% du budget national

1981–90

Programme d’ajustements structurels (SAP), réduction des subventions.

 

 

1987–90

Subventions
Aide alimentaire

Entre 1,4 et 2,8 millions de personnes touchées

Sécheresse

1990–91

Passage à la production de tabac  pour les petits producteurs
L’USAID finance la transition du maïs au tabac

 

La stratification économique s’accélère, la production de maïs diminue.

1992–93

L’aide alimentaire est distribuée à des millions de personnes
DRIP : Drought Recovery Inputs Project (Projet intrants pour répondre aux sécheresses)

5 à 7 millions de personnes sont touchées
1,3 million de paysans reçoivent des semences et des engrais

Sécheresse en Afrique du Sud + 1 million de réfugiés du Mozambique

1994

Arrêt des subventions

3 millions de personnes sont touchées et reçoivent l’aide alimentaire

Sécheresse

1994–96

Supplementary Inputs Project (Projet intrants supplémentaire)

Jusqu’à 800 000 personnes reçoivent des subventions chaque année

 

1996–97

 

400 000 personnes affectées

 Inondations

1998–2000

Starter Pack : tous les petits producteurs reçoivent des semences et des engrais pour cultiver 0,1 ha

2,8 millions de personnes reçoivent des subventions à chaque saison

Entre 20 et 25 millions de dollars US de production excédentaire
2,5 millions de tonnes par saison.

2000–2002

Pression de la part des bailleurs de fonds : Passage au Targeted Input Programme qui cible certains paysans (10 à 20 % des engrais sont subventionnés).

1 à 2 millions de personnes reçoivent des subventions chaque année
2002 : la famine fait des milliers de morts

Entre 7,5 et 13 millions de dollars US
Bonne production en 2000-2001, mais des pluies irrégulières et des inondations en 2002

2003–5

Extension du programme intrants ciblé

Entre 1,7 et 2 millions de personnes reçoivent des subventions
5 millions souffrent de la faim

12 millions de dollars US

2005–6

AISP :Agriculture Input Subsidy Programme (Programme de subvention des intrants agricoles ): engrais et maïs sont subventionnés à 75 %

1,3 million de personnes reçoivent des coupons

5,6 milliards de MK
Pas de soutien des bailleurs de fonds

2006–7

Programme de subvention des intrants agricoles

1,7 million  de personnes reçoivent des coupons

7,5 milliards de MK
91 millions de dollars US

2007–8

Programme de subvention des intrants agricoles

2,2 millions reçoivent des coupons
1,5 million vivent dans l’insécurité alimentaire à cause des prix

12 milliards de MK
200 millions de dollars US
Production excédentaire

2008–9

Programme de subvention des intrants agricoles

1,7 million de personnes reçoivent des coupons
1,5 million sont considérés comme vulnérables

17,8 milliards de MK

2009–10

Programme de subvention des intrants agricoles

140 000 personnes reçoivent l’aide alimentaire

Le budget de l’AISP est réduit de 39%

Source : Jane Harrigan, “Food insecurity, poverty and the Malawian Starter Pack: Fresh start or false start?”, in Food Policy, Vol. 33, No. 3, June 2008, 237–49. Abstract available at http://tinyurl.com/yaemcmg; supplemented with data from Malawi: Renewed Maize Surplus, Malawi Government report, October 2008 and EM-DAT: The OFDA/CRED International Disaster Database, Université Catholique de Louvain, Brussels, Belgium.

Sans terres, pas de miracle

Tous les engrais et semences du monde ne font guère de  différence pour la grande majorité des paysans malawites qui n’ont même pas suffisamment de terre pour couvrir les besoins alimentaires de leur famille. Au Malawi, le petit producteur cultive en moyenne moins d’un demi-hectare et dans le sud du pays, plus fertile, la taille moyenne des exploitations est de seulement 0,33 hectare. Le problème de l’accès à la terre a empiré de façon dramatique au cours des dernières décennies mais il n’est pas dû à l’accroissement démographique. Le Malawi a en effet un taux d’accroissement relativement bas auquel s’ajoute un taux d’exode rural assez élevé. Le facteur de loin le plus important des problèmes d’accès à la terre est l’injustice de la répartition des terres. De nos jours, seuls le Brésil et la Namibie sont encore plus inéquitables dans la distribution de leurs terres que le Malawi. Aujourd’hui la moitié des terres arables du Malawi est répartie entre quelque 30 000 domaines de 10 à 500 hectares.

On peut difficilement imaginer comment un programme qui fournit des semences et des engrais chers à des petits producteurs qui ont si peu de terre pourrait marcher. Ces producteurs, qui constituent la majorité des agriculteurs du Malawi, ont peine à produire suffisamment pour nourrir leur famille et sont bien incapables de rembourser le coût des intrants. Tout programme de style révolution verte comporte donc le risque indéniable de ne bénéficier à long terme qu’aux agriculteurs commerciaux. L’AGRA et les autres donateurs qui sont responsables de la promotion actuelle de la réussite malawite ont un agenda qui n’est pas très secret : encourager la concentration des terres  pour agrandir les fermes africaines. La Fondation Bill & Melinda Gates ne s’en cache pas : « À terme, [cette stratégie] va nécessiter un certain degré de mobilité foncière et une baisse du nombre des emplois directement liés à la production agricole. » [5]

Un nombre de plus en plus important de ces grandes fermes malawites finissent entre les mains d’étrangers. « Ce n’est pas un secret que des étrangers ont acquis des terres dans nos campagnes et nos villes et construit aux dépens de Malawites pauvres », admet Undule Mwakasungula, directeur du Centre for Human Rights and Rehabilitation (Promotion de la Démocratie et protection des Droits Humains). « Si nous continuons à brader notre terre à ce rythme, on peut se demander s’il en restera un tant soit peu pour la prochaine génération. » [6]

Certaines acquisitions de terres agricoles au Malawi sont énormes. Ainsi en 2009,  le gouvernement de Djibouti  a signé avec le gouvernement malawite un accord concernant la concession de 55 000 hectares de terres irriguées. La Chine est en train de négocier une surface similaire. [7] Le fonds agricole britannique cru Investment Management plc a récemment acheté un domaine de de 2 000 hectares au Malawi pour y produire des poivrons et autres récoltes destinées à l’exportation vers l’Europe. Le fonds prévoit un retour sur investissement de 30 à 40 %  grâce à ses fermes et ses projets de sous-traitance au Malawi. [8] Une autre société britannique, Lonhro, affirme être en train de négocier un accord qui couvrirait des dizaines de milliers d’hectares le long du Lac Malawi pour y planter du riz. [9]  L’industrie du sucre est elle aussi en mode expansion : Des villageois de la province de Chikwawa ont récemment été chassés de leurs terres, sans compensation, par la compagnie sucrière Ilovo, une filiale d’Associated British Foods. [10]

L’avenir des millions d’agriculteurs malawites ne peut pas se construire seulement à coups d’engrais. Un paysan a besoin d’avoir accès à la terre. Une véritable réforme agraire, qui redistribuerait la terre aux pauvres, doit précéder tout programme national visant à promouvoir la production alimentaire, quelle qu’en soit la forme. Sinon, seuls les gros agriculteurs en tireront les bénéfices.

graphique

Le prix de la révolution

Sans même parler de la question foncière, cette “révolution” suscite de sérieuses questions quant à sa durabilité. Financièrement parlant, combien de temps le Malawi peut-il se permettre ce système de subvention ? Du point de vue de l’environnement, le choix d’utiliser exclusivement les engrais chimiques ne risque-t-il pas d’aggraver l’érosion des sols malawites déjà bien fragiles ?

Le Malawi ne produit pas d’engrais chimiques. Les importations proviennent donc du marché international. En d’autres termes, le pays est très sensible non seulement aux fluctuations de la monnaie et du prix des produits, mais il est aussi victime des prises de bénéfices des quelques multinationales qui dominent l’industrie de l’engrais. [11] Le gouvernement a tenté de faire face à ce problème en contournant les sociétés qui dominent le marché malawite - à savoir principalement le Norvégien Yara et l’entreprise malawite Farmers’World - et en achetant et en distribuant les engrais par l’intermédiaire d’établissements parapublics. Toutefois, c’est encore le secteur privé qui tient les rênes et le prix des engrais a explosé au cours des dernières années.

L’augmentation des prix au niveau international a eu une influence énorme sur l’accessabilité des paysans malawites aux engrais et sur la capacité du gouvernement à poursuivre un programme de subventions aussi élevées. Le graphique 1 illustre la hausse considérable du prix des engrais par rapport au prix du maïs. [12]

Qu’un gouvernement fournisse un support direct aux petits producteurs est tout à son honneur, mais tous ces dollars dépensés en engrais réduisent d’autant le budget des autres dépenses publiques. Et comme les prix des engrais au niveau international restent très élevés, cela peut entraîner sur le budget des répercussions sévères.

Le coût du programme a doublé en 2008, pour atteindre presque 9 % de l’ensemble du budget national, en raison de la hausse brutale du prix des engrais. [13] On voit déjà apparaître des indications que le programme malawite de subvention pour les engrais ne pourra peut-être pas se poursuivre : Dans le budget 2009 en effet, le gouvernement a annoncé que seules les cultures vivrières, et non les cultures commerciales, seraient subventionnées et que les subventions seraient réduites de 39 % ; le budget étant de 17,8 milliards de MK (Malawi Kwasha, la monnaie locale), soit 127 millions de dollars US. [14]

Le coût du programme d’engrais n’est pas seulement financier : son coût environnemental est également très élevé. Un sol sain est absolument essentiel pour l’agriculture. Or, le déclin de la fertilité des sols africains est de plus en plus reconnu comme l’une des raisons majeures de la faiblesse de la production et du problème de la faim. Au Malawi, la productivité du maïs en 1997 n’atteignait que 84 % de son niveau de 1988. Le maïs local cultivé sur des terres fertiles produit deux fois plus que le maïs hybride sur des sols pauvres. Les contraintes affectant les paysans n’étaient donc pas nécessairement liées aux semences, mais plutôt à la fertilité du sol. [15] Par manque de terres, les paysans ont été obligés d’exploiter le sol de leurs fermes jusqu’à épuisement et parce qu’il n’y a jamais eu au niveau national d’effort concerté pour aider les paysans à renouveler la matière organique des sols, les sols sont désormais extrêmement appauvris, ce qui signifie que leur capacité de rétention d’eau est nettement moindre qu’elle ne l’a été. L’utilisation continue d’engrais chimiques prive le sol de matière organique et a de plus des effets délétères sur le sol et l’eau à long terme : Les sols durcissent et deviennent trop acides ; les excédents d’azote s’infiltrent dans les rivières et les lacs et peuvent provoquer la destruction des ces écosystèmes.

Les sols de l’Afrique sub-saharienne sont en général assez peu fertiles : un faible taux de matière organique, une couverture végétale limitée et une structure assez pauvre confèrent à ces sols une grande sensibilité à l’érosion. En Afrique on gérait traditionnellement la question de la fertilité du sol en laissant la terre en jachère pendant quelques années. La culture itinérante traditionnelle est fondée sur le recyclage des éléments nutritifs du sol et les cultures intercalaires y jouent aussi un rôle. Ce système agricole repose sur une mine de compétences et de savoirs traditionnels. Un nombre conséquent d’études scientifiques sur la fertilité du sol admet que sans les méthodes traditionnelles ou biologiques telles que l’agroforesterie, la culture des légumineuses, l’intégration des résidus de récoltes et de fumier pour augmenter la teneur en matière organique du sol, le sol ne sera pas capable de retrouver sa fertilité ; même les engrais non-organiques ne peuvent alors remplir leur rôle de manière optimale. Il est clairement prouvé que les technologies à base d’engrais organiques sont la condition première de l’amélioration de la fertilité et de la productivité du sol. Qui plus est, il revient moins cher d’utiliser des méthodes organiques pour assurer la fertilité du sol ; les coûts restent constants et le sol reste fertile plus longtemps. On peut donc les considérer comme un investissement à long terme.

Le Malawi ne peut pas utiliser de grandes quantités de fumier dans son compost, car il a très peu d’animaux d’élevage. La pauvreté, le manque de pâtures et le manque de sécurité expliquent pourquoi l’élevage au Malawi se limite principalement aux poulets. Par contre, l’impact potentiel des légumineuses et de l’agroforesterie est considérable ; la plupart des paysans savent que les cultures poussent bien auprès d’une certaine espèce d’acacia. [16] Les cultures intercalaires sont très courantes au Malawi et dans les années 1980, plus de 90 % des petites fermes malawites les utilisaient encore. Cette pratique paysanne réduit les risques de maladie, de fluctuations du marché aussi bien que les risques de désastres naturels. C’est également une stratégie pour diversifier les cultures pour des raisons nutritionnelles, pour faciliter le travail agricole et stabiliser la production.

Au Malawi beaucoup sont conscients que les paysans doivent dépasser le stade de la dépendance aux engrais et que la gestion intégrée de la fertilité des sols serait une option nettement plus viable, tant du point de vue de l’économie que du rendement. [18] Le gouvernement du Malawi reconnaît que les engrais ne sont pas une démarche durable et encourage les paysans à faire leur propre compost. Mais pour que cela marche vraiment, le gouvernement doit faire preuve d’une véritable volonté politique, et prendre des mesures de grande envergure, comme il l’a fait avec le Programme de subvention des intrants agricoles (AISP). Ce serait viable, car cette stratégie reviendrait beaucoup moins cher à mettre en œuvre. Andrew Daudi, secrétaire permanent à l’Agriculture et la Sécurité alimentaire du Malawi, conclut son rapport sur l’AISP non pas par un appel à plus d’engrais mais par ces mots : « Les zones rurales sont pleines de matériaux qui peuvent être transformés en fumier (compost). Nous encourageons donc les paysans à faire leur compost et à planter des espèces agroforestières qui retiennent la fertilité du sol sur une longue période, réduisant ainsi les besoins en engrais non-organiques coûteux. » [19]

Quelle révolution pour le Malawi ?

On exagère beaucoup l’histoire de la réussite de la révolution verte au Malawi. Ce n’est pas rendre service au Malawi et cela ne peut que pousser les investissements agricoles en Afrique dans le mauvais chemin. On ne peut que se féliciter de voir un gouvernement investir dans la production alimentaire locale, mais ce gouvernement a choisi de poursuivre une politique qui a déjà été appliquée dans le passé et s’est avérée insoutenable à long terme. Cette série de subventions n’amènera aucun bénéfice aux petits producteurs et au pays si rien n’est fait pour redistribuer les terres, afin d’assurer que les paysans disposent d’une surface suffisante pour produire des excédents. Pour des raisons tant financières qu’écologiques, il faut aussi arrêter de limiter les aides aux engrais chimiques et aux semences de maïs hybride.

Pour le moment, il revient moins cher d’importer des engrais que du maïs, mais là n’est pas la question, étant donné que la dépendance d’un produit d’exportation quel qu’il soit peut, en très peu de temps, mettre le Malawi en position de mendiant. Le Malawi comme beaucoup d’autres nations africaines a besoin d’une approche révolutionnaire de l’agriculture. Les investissements et les subventions en font partie, mais des investissements et des subventions d’un autre type sont requis. Ce qu’il faut, c’est un programme massif – à travers toute l’Afrique et le reste du monde – destiné à améliorer les sols, à augmenter le taux de matière organique et la fertilité des sols, à promouvoir la biodiversité et à permettre à tous les petits producteurs de la planète d’assurer une production alimentaire durable, tout en vivant décemment. Il s’agit ici de ne pas se contenter de solutions de facilité. Il faut mettre au point des programmes radicaux qui donnent aux petits producteurs accès à la terre, les protègent des déséquilibres du marché et des fluctuations des marchandises, et les aident à produire de façon durable dès à présent et à l’avenir.


1 M. Nyekanyeka and A. Daudi, Malawi: Renewed Maize Surplus, Government of Malawi report, October 2008.

2 Plus de 60 % de la population malawite est considérée comme souffrant de pauvreté chronique. L’espérance de vie a chuté de 48 ans en 1990 à moins de 40, en raison de la pandémie de HIV/SIDA et de l’accroissement de la pauvreté et de l’inégalité sociale.

3 Jane Harrigan, “Food insecurity, poverty and the Malawian Starter Pack: Fresh start or false start?”, in Food Policy, Vol. 33, No. 3, June 2008, 237–49. Abstract available at http://tinyurl.com/yaemcmg

4 R. Menon, Famine in Malawi: Causes and Consequences, UNDP Human Development Report, 2007, http://hdr.undp.org/en/reports/global/hdr2007-2008/papers/menon_roshni_2007a_malawi.pdf

5 Bill and Melinda Gates Foundation, Agricultural Development Strategy, 2008–2011, 11 July 2008, p. 2.

6 Nyasa Times, 7 September 2009: http://www.nyasatimes.com/national/malawi-%E2%80%98sitting-on-time-bomb%E2%80%99-campaigners-want-land-policy-to-promote-citizens-interest.html/comment-page-3

7 http://farmlandgrab.org/5111

8 http://farmlandgrab.org/2814

9 R. Moody, “Lonrho secures rice land deal; farmers will be removed”, Nostromo Research, 2009:
http://londonminingnetwork.org/2009/02/angola

10 http://farmlandgrab.org/5578

11 Cf. l’analyse de GRAIN sur les crises alimentaire et financière http://www.grain.org/foodcrisis/

12 I. Minde et al., Promoting Fertilizer Use in Africa: Current Issues and Empirical Evidence from Malawi, Zambia, and Kenya, 2008, accessed 5 August 2009: http://www.aec.msu.edu/fs2/inputs/.../ReSAKSS_Fert_report_final.pdf

13 http://siteresources.worldbank.org/INTARD/Resources/335807-1236361651968/DorwardFertiliserSubsidyPPPWBMar_2009.pdf;
Nicolas Minot, IFPRI, “Smart fertiliser subsidies in Sub-Saharan Africa,” 24 July 2009: http://www.slideshare.net/ifpri/minot-presentation-july-24-2009

14 Nyasa Times, 3 July 2009, http://www.nyasatimes.com/national/kandondo-unveils-k257-billion-malawi-budget.html/comment-page-2

15 A. Orr, “Green Gold? Burley Tobacco, smallholder agriculture and poverty alleviation in Malawi”, World Development, Vol. 28, No. 2, 2000, 347–63.

16 Communication personnelle, CAPS Msukwa, May 2009. Voir également un communiqué de presse sur le récent Congrès mondial de l’agroforesterie http://www.worldagroforestry.org/af/node/390 à propos de l’acacia (Mgunga en swahili) qui pourrait augmenter considérablement les rendements agricoles en Afrique. Article en anglais.

17 S.R.Waddington et al., “Research lessons for cereal–legume intercropping”, proceedings of a workshop on a research methodology for cereal–legume intercropping for Eastern and Southern Africa, CIMMYT, 1990.

18 Johannes Sauer and Hardwick Tchale, “Alternative Soil Fertility Management Options in Malawi – An Economic Analysis”, International Association of Agricultural Economists, Annual Meeting, 12–18 August 2006, Queensland, Australia. This was also a recurring theme in interviews with farmers and other stakeholders in Malawi in May 2009.

19 M. Nyekanyeka and A. Daudi, Malawi: Renewed Maize Surplus, Government of Malawi report, October 2008. p. 21.


Encadré 1 : Peut-on vraiment parler de révolution verte au Malawi ?

Pour certains, les hausses présumées de la production de maïs ont été exagérées. Des chercheurs de l’Université d’État du Michigan (Michigan State University) affirment que certains chiffres utilisés par le gouvernement représentent une surestimation de la production réelle. « Beaucoup pensent que la récolte 2007 au Malawi a été surestimée d’au moins 25 %. Si le gouvernement avait été capable de faire une estimation plus exacte de la production, il aurait peut être évité d’accepter d’exporter du maïs, ce qui à son tour aurait peut-être empêché la flambée des prix de la fin 2007 et du début 2008. Une flambée des prix qui a mis les ménages qui devaient acheter du maïs dans des situations terribles. » [1] Ces chercheurs maintiennent également que les estimations concernant la production de maïs sont régulièrement exagérées pour des raisons politiques. On peut en voir une indication dans le fait que le secteur privé n’a pas pu trouver suffisamment de maïs à exporter pour remplir les promesses gouvernementales et que du maïs doit être importé en grandes quantités du Mozambique et de la Tanzanie de manière presque continue depuis mi-2007.

D’autres soulignent la contradiction entre la pénurie de nourriture au niveau local et les affirmations officielles que le pays produit suffisamment de maïs pour pouvoir en exporter. IRIN rapporte les propos d’un fonctionnaire malawite d’une province du Sud : « Les pénuries de maïs sont un enjeu politique important. Comme vous le voyez, il n’y a pas de maïs dans notre province, mais nous ne pouvons rien dire. C’est une question très sensible : les élections auront lieu dans deux mois. » [2] C’était en février 2009. Quelques mois plus tard, le gouvernement déclarait pour 2009 une nouvelle saison exceptionnelle : la récolte avait été de 36 % supérieure à celle de l’année précédente. [3]  

Quelle que soit la façon dont on évalue les programmes de subvention, on ne peut nier la vérité : Le Malawi a encore besoin de l’aide humanitaire et beaucoup de personnes y souffrent encore de la faim. Le Programme alimentaire mondial et plusieurs autres agences nourrissent encore à ce jour plus d’un million de citoyens malawites et 30 % des enfants reçoivent un repas gratuit à l’école, un chiffre qui est loin d’être suffisant si l’on en croit  les agences humanitaires. [4] Quant aux Malawites, ils savent pertinemment qu’à la première sécheresse, ils se retrouveront à nouveau à la merci du marché et des bailleurs de fonds.

1 T.S. Jayne et al., The 2008/09 food price and food security situation in Eastern and Southern Africa: Implications for immediate and longer run responses, International Development Working Paper, Michigan State University, 7 November 2008.

2 Integrated Regional Information Networks (IRIN) is a project of the UN Office for the Coordination of Humanitarian Affairs. See http://www.irinnews.org/Report.aspx?ReportId=82987

3 FEWSNET, Malawi food security update, June 2009. USAID,
http://www.reliefweb.int/rw/RWFiles2009.nsf/FilesByRWDocUnidFilename/MYAI-7TR2H9-full_report.pdf/$File/full_report.pdf

4 “Growing Hunger in Malawi Stirs Food Aid Debate”, http://www.pbs.org/newshour/bb/africa/jan-june08/malawi_05-02.html


Encadré 2 : L’agrobusiness voit la vie en vert

Le lancement du programme de subvention des engrais a d’abord provoqué une levée de boucliers dans le secteur privé, car celui-ci craignait d’être laissé pour compte. Durant le programme 2005-2006, les sociétés parapubliques du gouvernement ont complètement géré l’approvisionnement et la distribution des engrais. Mais sous la pression de la Banque mondiale, le gouvernement a accepté d’autoriser le secteur privé à récupérer plus du quart de la distribution de détail des engrais. [1] De plus, les subventions ont donné un élan considérable aux ventes d’engrais. En 2007-2008, le programme a distribué 217 millions de tonnes d’engrais subventionnés, un chiffre qui à lui seul dépasse la moyenne annuelle du total des ventes d’engrais dans le pays.

« Il ne fait aucun doute que le programme est un succès », déclare Dimitri Giannakis, président de la Fertiliser Association of Malawi et directeur de la plus grosse entreprise d’engrais du pays, Farmers’ World. « Au début, nous avons pensé que ça allait être un désastre pour l’industrie de l’engrais et que le gouvernement aurait la mainmise sur tout le système. Mais grâce au dialogue qui s’est établi entre le gouvernement et nous-mêmes, nous avons pu travailler ensemble et arriver à une solution permettant à la fois de faire marcher nos affaires et d’aider le gouvernement. »

Les entreprises semencières sont elles aussi satisfaites : Le programme a permis une hausse remarquable des ventes de semences. Durant la saison 2007-2008, 5 500 tonnes de semences de maïs subventionnées ont été vendues dans le pays.  Selon l’association des semenciers malawites (Seed Traders’Association of Malawi ou STAM ), les ventes de leurs entreprises ont augmenté de quelque 40 % depuis le début du programme de subvention. [2] Monsanto, qui contrôle plus de la moitié du marché des semences hybrides au Malawi, est le grand gagnant de l’affaire.

1 Andrew Dorward, “Fertiliser Subsidies: Potential, Pitfalls and Practice”, 3 March 2009:
http://siteresources.worldbank.org/INTARD/Resources/335807-1236361651968/DorwardFertiliserSubsidyPPPWBMar_2009.pdf

2 B. Bafana, “Going Against the Grain on Subsidies”, IPS news, 5 September 2008: http://ipsnews.net/news.asp?idnews=43815


Encadré 3 : Quel rapport entre le tabac et la sécurité alimentaire ?

Le Malawi cultive essentiellement deux plantes : le tabac et le maïs. Les petits agriculteurs malawites sont sans cesse partagés entre le désir de cultiver l’un ou l’autre. La plus grande partie du tabac malawite provenait autrefois des grands domaines agricoles. Pendant des dizaines d’années, les propriétaires de ces domaines ont été favorisés, en raison de l’influence politique de l’industrie du tabac et des encouragements des bailleurs de fonds internationaux aux exportations.

Sous le Président Banda, on a vu émerger une nouvelle classe de planteurs de tabac, les fermiers. Avec ce système, le domaine fournit au paysan semences et engrais et à la fin de la saison, il lui achète son tabac, après déduction du coût des intrants. Les fermiers n’ont aucun contrôle sur la production et la plupart d’entre eux sont restés dans un état de pauvreté dont ils ne peuvent sortir. En 1994 l’interdiction pour les petits agriculteurs de cultiver le tabac a été levée. Depuis, les ouvriers agricoles et les fermiers n’en ont été que plus exploités. [1] De fait le syndicat Tobacco and Tenant Workers of Malawi affirme que les ouvriers et  les fermiers employés dans la culture du tabac sont de plus en plus pauvres. On estime qu’il y a au Malawi 1,4 million d’enfants au travail dont beaucoup dans les exploitations de tabac et que ceux-ci sont exposés aux effets nocifs de la nicotine dès l’âge de cinq ans.

Il existe aussi des petits producteurs de tabac dont les résultats varient d’une année à l’autre. Une bonne année signifie que le tabac est une culture à haute valeur commerciale et les planteurs ont des chances de se faire un peu d’argent. Cependant, les acheteurs exploitent les petits producteurs : En 2009 par exemple, ceux-ci ne recevaient que 0,90 dollar US par kilo, au lieu des 2,19 dollars recommandés par le gouvernement. [2]

Le Malawi est le plus grand producteur mondial de tabac Burley et son économie est dépendante du tabac depuis la fin du 19è siècle. [3] Le tabac fournit  au Malawi 70 à 80 % de ses devises. Derrière l’industrie, ce sont les entreprises américaines Alliance One et Universal Corporation qui tirent les ficelles. À elles seules, ces deux compagnies achètent plus de 95 % de la récolte de tabac et la vendent aux fabricants de cigarettes comme Philip Morris et  British American Tobacco. L’industrie du tabac représente 10 % du PIB du pays ; le tabac a ainsi rapporté au Malawi  472 millions de dollars US pour la saison 2007-2008.

Au début des années 1990, le Malawi, parce qu’il était endetté,  a décidé d’acquérir davantage de devises en augmentant ses exportations de tabac. De concert avec l’industrie du tabac, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a mis en place un plan quinquennal stratégique qui avait pour objectif d’augmenter de 40 % la production de tabac avant 2000. Pour faciliter les choses, l’USAID a fourni les fonds pour organiser l’Association nationale des petits producteurs du Malawi (NASFAM), destinée à encourager les paysans à abandonner les cultures vivrières pour se consacrer à la culture du tabac. La ligne politique des États-Unis et de la Banque mondiale a toujours été – et c’est toujours le cas – d’affirmer que les paysans ont intérêt à se consacrer aux cultures commerciales et à acheter leur nourriture sur le marché. L’argument est le suivant : quand l’année est bonne, le tabac leur rapporte suffisamment d’argent  pour couvrir le prix d’achat du maïs dont ils ont besoin.

L’industrie du tabac impose un coût humain et environnemental énorme. Selon une étude faite par l’industrie elle-même, le séchage d’un kilo de  tabac nécessite 7,8 kilos de bois. Autrement dit, un arbre est coupé tous les quinze jours pour satisfaire la consommation de tabac du fumeur moyen. [4]  De plus,  le fait de dépendre aussi fortement d’une seule culture d’exportation constitue, quel que soit le pays, une stratégie extrêmement risquée. Ainsi en 2009, le prix du tabac a chuté de 39 % sur le marché mondial. Les répercussions sur le Malawi ont été considérables : le pays a subi une forte perte de devises et les petits producteurs qui avaient investi dans la culture du tabac au détriment de la production vivrière ont eu beaucoup de mal à satisfaire les besoins alimentaires de leur famille.

1 M. Nyekanyeka and A. Daudi, Malawi: Renewed Maize Surplus, Government of Malawi report, October 2008, p. 21.

2 F. Jomo, “Malawi’s Burley Tobacco Trading 39% Below State Price”, 7 May 2009:
http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=newsarchive&sid=aW.jbXSYz5hQ
See also Raphael Tenthani, “Malawi expels tobacco buyers for price undercuts”, Mail & Guardian online
http://www.mg.co.za/article/2009-09-11-malawi-expels-tobacco-buyers-for-price-undercuts

3 F. Potani, “Growing Tobacco without puffing the benefits”, posted 7 August 2009: http://www.tobacco.org/news/288292.html

4 “Malawi tobacco industry and the environment”: http://www1.american.edu/projects/mandala/TED/maltobac.htm


Encadré 4 : La politique du maïs

Pour les Malawites, le maïs est l’essence même de la nourriture, le maïs est la vie (chimango ndi moyo). C’est au Malawi que la consommation de maïs par habitant est la plus élevée d’Afrique. Mais ce n’a pas toujours été le cas. En effet le maïs n’a été introduit dans le pays qu’à l’époque coloniale. Comme partout ailleurs en Afrique australe, le millet et le sorgho étaient la base de l’alimentation. Des efforts incessants furent faits pendant des décennies pour remplacer ces céréales par le maïs, puis pour remplacer les variétés de maïs paysannes par du maïs hybride. Mais les taux d’adoption de ce maïs hybride ont été très irréguliers, augmentant au gré des subventions et chutant dès que les subventions disparaissaient. Aujourd’hui les paysans conservent certaines de leurs propres variétés parce qu’ils en préfèrent le goût et qu’elles sont plus résistantes aux charançons. Les insectes peuvent détruire jusqu’à 40 % du maïs hybride après récolte. [1]

Un système de culture à sec, comme celui qui existe au Malawi, implique une seule saison de production de maïs et comme la production est assez faible et la diversification réduite, les paysans connaissent une saison dite de soudure entre octobre et mars et sont alors obligés d’acheter du maïs. [2]  Avant la libéralisation, de nombreux gouvernements africains prenaient des mesures pour contrôler les prix et compenser la pénurie d’approvisionnement durant la saison de soudure ; des organismes de marketing officiels mettaient de côté des réserves stratégiques de céréales. Cela permettait de fixer un prix plafond pour les ventes de céréales. « Malheureusement pour les populations africaines rurales pauvres, ce genre de politique entrait en contradiction avec les principes néo-libéraux de base de la pensée « consensus de Washington » selon laquelle les organismes parapublics ou les réserves de céréales sont inefficaces et corrompus ; dans le même esprit, les subventions des prix au producteur et au consommateur seraient fiscalement inadaptées aux pays pauvres. D’une façon plus générale, les agences de Bretton Woods décrétèrent que l’intervention des autorités publiques sur le marché décourage l’entreprise privée. » [3]

Actuellement, le gouvernement a repris le contrôle du marché du maïs en restreignant les exportations et a passé un contrat avec l’ADMARC (Office de commercialisation et de développement des produits agricoles) pour acheter suffisamment de maïs à distribuer à un prix plafonné durant la saison de soudure. Les Malawites subissent encore des fluctuations de prix extrêmes, dont la volatilité dépasse quelquefois de loin celle des pays voisins ou même celle du marché mondial. C’est ainsi qu’en janvier 2009, le maïs se vendait à 90 MK (0,71 dollar US) le kilo, mais qu’après la récolte, quand il a été clair qu’il y avait excédent, le prix a chuté pour atteindre, en juin de la même année, 30MK par kilo. [4]  

S’il est vrai que le Malawi a pu exporter du maïs, il est également prouvé que les estimations gouvernementales sur les récoltes sont excessives. [5] Les importations frontalières provenant du Mozambique et de la Tanzanie, soit 59 000 tonnes en 2007-2008 et 40 000 tonnes en 2008-2009, sont une réalité permanente. En octobre 2008, le Comité d’évaluation des vulnérabilités du Malawi (le MVAC) a annoncé que l’insécurité alimentaire touchait 1 million et demi de personnes ; la crainte d’une pénurie des denrées alimentaires a provoqué alors une spéculation qui a fait flamber les prix. [6]

1 Interview personnelle, CAPS Msukwa, May 2009.

2 S. Devereaux, “Seasonality: four seasons, four solutions?” 2008:
http://www.future-agricultures.org/EN/Hot%20Topics/news_hottopic_archive_seasonality.html

3 Ibid.

4 FEWSNET, Malawi food security update, June 2009; USAID,
http://www.reliefweb.int/rw/RWFiles2009.nsf/FilesByRWDocUnidFilename/MYAI-7TR2H9-full_report.pdf/$File/full_report.pdf

5 FEWSNET 2008

6 T.S. Jayne et al., The 2008/09 Food price and food security situation in Eastern and Southern Africa: Implications for immediate and longer run responses, International Development Working Paper, Michigan State University, 7 November 2008.


Encadré 5 : Sols, alimentation et santé communautaire

Lizzie Shumba et Rachel Bezner Kerr, Projet Sols, alimentation et santé communautaire (SFHC), Malawi
 
Enoch Chione, un petit producteur de cinquante ans, fait des essais depuis cinq ans, en utilisant des méthodes agroécologiques. Il associe des combinaisons végétales afin d’améliorer ses sols, de diversifier ses récoltes et d’obtenir un revenu pour sa famille. Cette année, il essaie des pois cajan et du sorgho, du tephrosia et plusieurs variétés de banane, des pois cajan et du maïs, et des pois cajan et du soja. Enoch a pu observer une amélioration remarquable de ses sols, due en partie au fait qu’il y réintroduit les résidus de légumineuses juste après la récolte. L’usage de ces techniques a grandement amélioré la sécurité alimentaire d’Enoch : Il estime qu’il a suffisamment de nourriture pour deux ans si la pluie vient à manquer complètement. Il transmet aussi son expérience aux autres paysans de son village. En tant que chef d’un groupe de villages, il a une influence considérable et les villageois utilisent eux aussi largement les techniques d’Enoch.

Enoch est membre du projet Sols, alimentation et santé communautaire (SFHC). Avec la participation de plus de 4 000 agriculteurs, le SFHC utilise les méthodes agroécologiques et participatives pour améliorer la vie des paysans dans la région Nord du Malawi. A l’initiative de l’hôpital d’Ekwendeni qui voulait s’attaquer à la malnutrition infantile, le projet a pour objectifs principaux d’améliorer la fertilité du sol, la sécurité alimentaire et la nutrition des enfants des familles paysannes dans la région. Les paysans essaient de combiner différentes légumineuses telles que l’arachide, le soja, le pois cajan et la griffe du diable.

Le secteur d’Ekwendeni se situe dans la région Nord du Malawi et abrite une population d’à peu près 70 000 personnes, sur une zone d’environ 600 kilomètres carrés. L’économie y est fondée sur la petite exploitation agricole, moins d’un hectare en moyenne. Près de 60 % de Malawites vivent sous le seuil de pauvreté. Les sols sont en majorité de type limon sableux et les principales récoltes sont le maïs (la nourriture de base) et le tabac, auxquels s’ajoutent quelques récoltes nettement moins importantes comme le manioc, la patate douce, les haricots et l’arachide. Le climat d’Ekwendeni est semi-tropical et les précipitations annuelles de 600 à 1 000 mm tombent principalement entre novembre et avril. Autrefois les pluies arrivaient en octobre et il pouvait même pleuvoir en juillet. De nos jours, les pluies sont beaucoup moins fiables, ce qui rend difficile toute planification de la part des paysans et signifie qu’ils ne peuvent pas être toujours assurés d’une récolte raisonnable. Durant la saison sèche, certains paysans ont des jardins près des rivières ou dans les zones humides et y font pousser du maïs et des légumes. Ceux qui n’ont pas accès à des rivières ou à des zones humides cultivent des légumes dans des petits potagers près de leur maison.

À la fin des années 1990, un nombre toujours plus grand d’enfants souffrant de malnutrition arrivaient au service de réhabilitation nutritionnelle (NRU) de l’hôpital d’Ekwendeni . Les entretiens menés avec les familles de ces enfants révélaient qu’elles avaient à faire face à une insécurité alimentaire sévère. Les paysans avaient du mal à supporter les coûts croissants des engrais. Ils étaient très dépendants du maïs et avaient oublié comment cultiver sans engrais. Pour résoudre ce problème, des cultures intercalaires de légumineuses ont été proposées aux paysans comme une solution possible. Les légumineuses sont ainsi associées de façon à combiner des cultures à cycle long et des cultures à cycle court, des plantes à racines profondes qui fournissent de la matière organique au sol (par exemple le pois cajan) tandis que d’autres ont un rendement élevé et produisent davantage (par exemple l’arachide). Les légumineuses qui ont la préférence des paysans sont celles qui sont comestibles, en particulier le pois cajan, l’arachide et le soja. Les paysans testent différentes légumineuses dans leurs champs afin d’établir si elles améliorent la fertilité du sol et possèdent une plus grande valeur nutritionnelle. Les associations de légumineuses ont commencé en 2000 et c’est ainsi qu’est né le projet SFHC.

Les paysans ne se limitent pas à tester des combinaisons de légumineuses dans leurs champs : Il existe une équipe de recherche paysanne qui apporte soutien et formation aux participants. Elle propose des journées recettes et des journées d’enfouissement des résidus de récoltes. Une banque communautaire de semences de légumineuses est aussi disponible ; les paysans qui y participent « remboursent » les semences et la banque est gérée par l’équipe de recherche. À la prochaine plantation, les semences sont distribuées aux nouveaux participants et aux paysans qui ont perdu leurs semences. Il faut mentionner aussi les groupes de discussion sur l’agriculture et la nutrition, des groupes inter-générationnels qui discutent des relations hommes-femmes, d’agriculture et de nutrition. Dans ces discussions, gérées par des membres de la communauté, les gens peuvent partager leurs croyances et leurs expériences en toute liberté et analyser les problèmes touchant la communauté ou la famille. On y parle par exemple de ces hommes qui se servent de l’argent  des ventes de légumineuses pour acheter de l’alcool et on en débat pour essayer de proposer des solutions. Ces groupes se sont avérés  très éducatifs. « Ce projet a fait de nous des chercheurs. La malnutrition n’existe pas chez les paysans du SFHC », annonce fièrement Enoch.

Au fur et à mesure que les paysans augmentaient leur utilisation de légumineuses, ils se sont rendu compte que non seulement leurs sols s’amélioraient, mais aussi leur nutrition et leur sécurité alimentaire. Ils ont partagé diverses recettes avec les membres de leur communauté pour montrer comment les familles peuvent préparer les denrées locales et les légumineuses pour les rendre plus nourrissantes. Aujourd’hui, le NRU accueille nettement moins d’enfants de moins de cinq ans et la croissance des enfants des familles impliquées dans le projet s’est améliorée. Les paysans ont formé une association (l’Ekwendeni Farmer Association) pour coopérer et tenter d’obtenir des prix justes pour leurs récoltes. Ils ont augmenté également leurs revenus en se regroupant pour vendre leurs légumineuses. Comme le note Enoch, « Dans ce projet, nous, paysans, ne cultivons pas juste pour vendre, comme les planteurs de tabac. Nous cultivons pour le sol, pour notre alimentation, pour les semences et pour la vente. Nous ne sommes donc pas inquiets si nous ne vendons pas. Nous n’avons pas de concurrents ! »

La dégradation des terres et le changement climatique sont devenus des défis majeurs au Malawi et dans toute l’Afrique subsaharienne. C’est pour cette raison que le projet a l’intention d’étendre ses activités à d’autres domaines. Il faut bien sûr approvisionner les paysans en semences de légumineuses, mais il faudrait aussi distribuer des semences résistantes à la sécheresse pour les plantes comme le sorgho, le millet, la dolique (niébé) et le manioc. Le SFHC commence à s’intéresser à l’adaptation au changement climatique. Cette saison, plusieurs centaines de paysans vont tester différentes cultures résistantes à la sécheresse. Malgré tous les défis posés par la crise financière, le dérèglement climatique, la maladie (HIV) et les mesures gouvernementales qui rendent les choses difficiles pour le SFHC, les paysans font face. Enoch remarque avec fierté que beaucoup de gens « viennent ici et admirent » et que les agents de vulgarisation du gouvernement eux-mêmes ont visité ses champs pour voir ce qu’il y fait. «Tout ce que nous espérons, c’est qu’ils ramènent avec eux ce qu’ils ont appris et qu’ils le mettent en application, » ajoute-t-il.

GRAIN tient à remercier Chimwemwe A.P.S. Msukwa pour son aide précieuse en tant que traducteur et interprète durant notre voyage au Malawi.

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