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Le lobby agro-industriel arrive à Copenhague

par le Grupo de Reflexión Rural, Biofuelwatch, EcoNexus et NOAH  Amis de la terre Danemark | 23 October 2009 | Seedling - October 2009

Jusqu’à maintenant, l’agriculture a été pour l’essentiel exclue des marchés carbone mondiaux. Toutefois, ceci est appelé à changer en décembre 2009 à la conférence de Copenhague. Les firmes agro-industrielles déploient actuellement un lobby intense pour obtenir qu’une série d’activités agricoles soient autorisées à bénéficier d’un futur financement dans le cadre du Mécanisme de développement propre (MDP). De ce fait, des milliards de dollars seront presque certainement investis dans l’agriculture, surtout pour l’élevage et les plantations. Ce qui rend cette perspective particulièrement inquiétante, c’est que ces énormes investissements, effectués au nom de l’atténuation de la crise climatique, bénéficieront pour l’essentiel aux grosses entreprises agro-industrielles. Et c’est justement leur approche de l’agriculture et de la production alimentaire qui a créé la majeure partie des problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

par le Grupo de Reflexión Rural, Biofuelwatch, EcoNexus et NOAH – Amis de la terre Danemark*

En 2008, les échanges sur les marchés mondiaux du carbone ont atteint le chiffre record de 4,9 milliards de tonnes de réductions d’émissions d’équivalent dioxyde carbone (teqCO2). Globalement, le commerce du carbone a progressé de 83 % en l’espace d’une seule année.1 Ce commerce, cependant, n’a entraîné aucune réduction des émissions : depuis l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto en 2005, les émissions mondiales de CO2 ont continué d’augmenter.2 La croissance des marchés carbone n’a même pas entraîné de réductions d’émissions dans les pays dits de l’Annexe 1, c’est-à-dire les pays industrialisés qui se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre en application du Protocole de Kyoto. Au contraire, le monde s’oriente maintenant vers le pire scénario d’émissions prévu par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), voire, peut-être, un scénario encore plus catastrophique. 3 Peter Atherton, de Citigroup, entreprise très impliquée dans le commerce du carbone, a admis en 2007 que, même si les parties prenantes ont trouvé que cette activité était très rentable, le plus grand marché carbone avait échoué sur son objectif fondamental : « Le Système communautaire d’échange de quotas d’émissions n’a rien fait pour réduire les émissions. »4

Le Mécanisme de développement propre (MDP) est un dispositif dans le cadre du Protocole de Kyoto qui permet aux pays de l’Annexe 1 d’investir dans des projets qui réduisent les émissions dans des pays en développement comme alternative à des réductions d’émissions qui seraient plus coûteuses dans leurs propres pays. Le MDP joue un rôle crucial au sein des marchés carbone parce que les crédits MDP peuvent être vendus sur d’autres marchés carbone, notamment à l’intérieur du Système communautaire d’échanges de quotas d’émissions, qui représente les deux tiers de l’ensemble du marché du carbone. La seule exception concerne les crédits MDP pour les activités de « boisement et reboisement », qui ne peuvent actuellement pas être échangés dans le cadre du système européen. Le MDP a fait l’objet de vives critiques et a été accusé : de financer des projets qui ne sont pas « additionnels » et auraient été entrepris de toute manière ; « d’être régulièrement utilisé abusivement par des sociétés de production chimique, éolienne, gazière et hydroélectrique qui revendiquent des crédits de réduction d’émissions pour des projets qui ne devraient pas y avoir droit » 5 ; de financer des projets qui augmentent en fait les émissions de gaz à effet de serre, comme les barrages hydroélectriques.6 Néanmoins, la grande majorité des propositions en vue d’un accord sur le changement climatique après 2012 prévoient une importante expansion du MDP et une poursuite de l’affaiblissement des garanties existantes.

Avant l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto, la décision a été prise de ne pas inclure « les puits carbone » du sol dans le MDP, essentiellement du fait des incertitudes qui les accompagnent, par exemple, dans la mesure des flux de dioxyde de carbone et des émissions d’oxyde nitreux liés à la monoculture en semis direct. Seulement 6 % environ des crédits MDP ont jusqu’ici ont bénéficié à l’agriculture, la quasi-totalité des activités financées ne relevant pas de l’agriculture classique. Un financement important a été apporté aux projets d’énergie à partir de la biomasse dans le secteur agricole : les grands bénéficiaires ont été le traitement des déjections animales (notamment le biogaz à partir du lisier de porc), la production de chaleur à partir d’effluents d’huileries de palme et l’utilisation de résidus agricoles pour la biomasse. En 2007, par exemple, 90 % du total des projets MDP approuvés en Malaisie ont bénéficié à des entreprises d’huile de palme, tandis qu’au Mexique la moitié du total des projets MDP étaient des élevages de porcs. Toutefois, du fait de ce dispositif, de grandes firmes agro-industrielles comme Monsanto n’ont à ce jour reçu que très peu de financements grâce aux marchés carbone et aucun grâce au MDP, malgré une campagne de lobbying de longue haleine pour que les monocultures OGM en semis direct soient reconnues comme un moyen de séquestrer le carbone et de réduire les émissions. Pour le moment, il n’existe pas de méthodologie MDP pour calculer les réductions de gaz à effet de serre potentielles résultant de la culture en semis direct en tant que telle.7 Jusqu’ici, une seule grande plate-forme d’échange de crédits carbone, le Chicago Climate Exchange, a inclus l’agriculture et plus particulièrement la culture en semis direct. Au Saskatchewan, un projet pilote a été mis en place en 2005 qui permettait le commerce des crédits issus de la culture en semis direct, mais il a été abandonné ultérieurement.

Pour des raisons similaires, les crédits MDP pour la séquestration de carbone dans le sol par la gestion de forêts ou de terres arables ont été exclus en 2003.8 Seul le Chicago Climate Exchange et quelques sociétés et systèmes de compensation carbone, comme C-Lock Technology Canada, fournissent des crédits carbone pour la séquestration du carbone dans le sol. Les Carbon Farmers of Australia (« fermiers du carbone ») ont mis en place un registre (Australian Soil Carbon Grower Register) et font du lobby pour obtenir des crédits pour le carbone du sol, mais le commerce de ces derniers n’existe pas encore. De plus, le gouvernement australien a réagi de façon sceptique aux appels de politiciens de l’opposition visant à soutenir les crédits carbone pour le biochar et d’autres méthodes de séquestration du carbone, déclarant que cette technologie n’avait pas encore fait ses preuves.9 L’industrie des agrocarburants, elle non plus, n’a pas encore bénéficié du commerce du carbone. Jusqu’à maintenant, aucun projet MDP de biocarburant, utilisant la biomasse des cultures et des arbres cultivés à cette fin, ou à partir d’huile végétale (autre que les déchets d’huile végétale) n’a été approuvé. Toutefois, cela pourrait bientôt changer : l’entreprise brésilienne Plantar vient d’obtenir la validation d’une nouvelle méthodologie pour l’utilisation de charbon de bois fabriqué à partir de plantations d’eucalyptus pour la production de fonte brute.10 Des communautés locales et des organisations de défense des droits de l’homme s’opposent depuis longtemps aux plantations de Plantar en raison des dommages entraînés pour les populations, la biodiversité et les ressources en eau douce, mais leurs préoccupations ont été ignorées du fait du besoin prétendument plus urgent de combattre le réchauffement climatique.11

Un rôle beaucoup plus important pour l’agriculture

Dans les négociations en cours pour la 15e Conférence des Parties à la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) , qui va se tenir à Copenhague en décembre 2009, l’idée selon laquelle l’agriculture industrielle a un rôle important à jouer à la fois dans l’atténuation (c’est-à-dire les mesures qui s’attaquent aux causes des changements climatiques) et dans l’adaptation (c’est-à-dire les mesures qui s’occupent de ses effets) est fortement mise en avant.12 Des organismes de premier plan, notamment l’IFPRI (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) et la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture), pensent que l’exclusion de l’agriculture devrait être levée dans le nouveau traité de Copenhague. Au début de cette année, la FAO a publié un communiqué de presse déclarant qu’elle « a exhorté les décideurs politiques à inclure l’agriculture dans les négociations en vue d’un nouveau traité sur les changements climatiques. »13 Elle observe que la « séquestration du carbone dans le sol, qui pourrait permettre de réaliser 90 % du potentiel de changement climatique de l’agriculture, est à l’extérieur du champ d’application du Mécanisme de développement propre » et affirme que, si ce point était modifié, « des millions d’agriculteurs sur l’ensemble de la planète pourraient aussi devenir des agents de changement et aider à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. »14 Les propositions d’atténuation comprennent la pratique de la culture en semis direct, un passage à une « bioéconomie » (dans laquelle tous les types d’utilisation de combustibles fossiles sont remplacés par la biomasse, notamment les agrocarburants de seconde génération, la combustion de bois à grande échelle, les bioplastiques, etc.)15 et une intensification supplémentaire du secteur de l’élevage pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Les propositions concernant l’adaptation portent essentiellement sur le développement et la culture d’une nouvelle génération de cultures génétiquement modifiées adaptées aux changements climatiques (« climate ready »). Dans le même temps, la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULD), soutenue par un certain nombre de pays africains et Belize, fait la promotion de l’utilisation du biochar pour la séquestration du carbone et comme amendement du sol.16 Le biochar, qui est un charbon de bois à grain fin appliqué sur les sols, est un sous-produit de la technologie de transformation de la biomasse en bioénergie, qui peut être soumis à un raffinage supplémentaire pour donner des agrocarburants dits de seconde génération. La nouvelle que le biochar soit en droit de bénéficier d’un financement dans le cadre du MDP serait donc chaleureusement accueillie par les entreprises qui ont développé cette technologie.

Du fait de ce lobbying, il est maintenant proposé que :

•   l’agriculture soit entièrement incluse dans les négociations en vue du futur traité sur le climat ;

•   l’agriculture soit rétribuée pour ses services environnementaux, surtout par le biais des marchés carbone et éventuellement par son inclusion dans REDD-plus (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts-plus) ;

•   un accent particulier doit être mis sur la séquestration du carbone dans le sol, notamment sur un statut MDP pour le biochar.

La FAO voit dans l’inclusion de l’agriculture dans le traité sur le climat une perspective extrêmement positive, qui va libérer des ressources pour les « investissements massifs dans l’agriculture », nécessaires « pour changer les méthodes de production non durables, pour former les agriculteurs aux pratiques d’atténuation des changements climatiques et pour améliorer l’accès global au crédit. » La FAO poursuit en affirmant : « Ces investissements donneront à l’agriculture une plus grande résilience par rapport aux changements climatiques et, dans le même temps, ils amélioreront la productivité agricole et la durabilité, et contribueront ainsi à une meilleure sécurité alimentaire et à une réduction de la pauvreté. »

Donner un coup d’accélérateur à l’agrobusiness

L’opinion adoptée par la FAO fait l’impasse sur toute une série de problèmes. Tout d’abord, la mesure et la certification de la réduction des émissions issues des pratiques agricoles et la réglementation d’un tel marché constitueront d’importants défis en elles-mêmes. Un grand nombre d’activités agricoles pourraient être bénéficiaires et il est impossible de prévoir l’ampleur des sommes qui seront mobilisées. Et surtout, l’existence même d’un tel marché va libérer les pays industrialisés et leurs industries de leur obligation de réduire leurs propres émissions. En d’autres termes, les systèmes d’échanges de quotas en agriculture n’aideront pas à résoudre le problème fondamental d’un monde qui continue à promouvoir un modèle de croissance économique permanente sur une planète qui a des ressources finies. Alors que nous venons juste de vivre l’impact de l’effondrement soudain du marché des subprimes, nous courons maintenant le risque de créer une bulle du marché carbone, dont l’existence aurait la conséquence dévastatrice de détourner des ressources du financement des réponses sérieuses à la crise climatique.17

L’impact le plus préoccupant de toutes ces propositions est qu’elles continueront de favoriser une agriculture industrielle. Très souvent, les entreprises prétendent qu’elles peuvent isoler des éléments distincts à l’intérieur de méthodes agricoles traditionnelles et indigènes, puis les déployer à grande échelle et les intégrer dans une agriculture industrielle. Le biochar est cité comme exemple. Les entreprises affirment qu’en faisant cela, elles vont augmenter les rendements et ainsi réduire la pression sur des écosystèmes fragiles. Néanmoins, à un moment où la crise climatique prend de l’ampleur et où le monde est confronté à des problèmes grandissants de sécheresse, de vagues de chaleur, d’érosion des sols et d’événements climatiques extrêmes, cette assertion semble de plus en plus difficile à croire. Il est beaucoup plus probable que l’agriculture industrielle va continuer dans le même sens qu’actuellement, ou peut-être même avancer encore plus vite, détruisant la biodiversité et ces écosystèmes qui sont cruciaux si nous voulons avoir un quelconque espoir de stabiliser le climat et de produire suffisamment de denrées alimentaires pour nous nourrir nous-mêmes et laisser une planète habitable aux générations futures. Comme le défend Seedling ailleurs dans ce numéro, l’agriculture peut certainement jouer un rôle essentiel dans la lutte contre les changements climatiques mais c’est une agriculture agroécologique, non chimique et de biodiversité qui est nécessaire, une agriculture très éloignée de celle qui est promue par la FAO.

En 2000, les États-Unis ont proposé que, dans le cadre du Protocole de Kyoto, un pourcentage illimité des réductions d’émissions totales puisse provenir de plantations d’arbres et de pratiques agricoles, au lieu de réduire les émissions d’autres sources comme l’industrie et le transport. Cette proposition a été rejetée par l’UE et beaucoup d’autres parties dans la mesure où cela nuirait aux tentatives de lutter contre les causes des changements climatiques. Aujourd’hui, les États-Unis soutiennent à nouveau que le MDP devrait être modifié pour englober des nouvelles technologies, comme la capture du carbone et l’énergie nucléaire, et que les règles devraient être changées pour faciliter l’accès à un financement pour d’autres technologies soi-disant « respectueuses de l’environnement ». Aujourd’hui, un maximum de 1 % du total des crédits peut provenir de la séquestration de carbone dans les forêts (le terme « forêts » incluant les plantations d’arbres et d’arbustes) et aucun crédit MDP pour la séquestration du carbone dans les sols n’est autorisé. Maintenant, la CNULD, en particulier, plaide en faveur d’une augmentation de la limite de 1 % et pour l’inclusion de la séquestration du carbone dans les sols, et également en faveur de changements des règles qui permettent de montrer que des projets de séquestration du carbone sont « additionnels » par rapport à ce qui se serait passé sans financement MDP.

À moins que les lobbyistes puissent être stoppés, les grands vainqueurs seront les entreprises agro-industrielles, tout particulièrement les sociétés basées aux États-Unis. Aux États-Unis, la législation proposée sur les changements climatiques comporte des dispositions pour autoriser les crédits carbone issus de l’agriculture et de la foresterie18 et ces secteurs devraient rapidement fournir la grande majorité des crédits carbone nationaux. Pourtant, en amenant le commerce du carbone à un nouveau degré d’absurdité, les émissions créées par les activités fournissant les crédits carbone ne seront pas plafonnées. En d’autres termes, les États-Unis sont en passe d’introduire une législation en vertu de laquelle les émissions provenant des « secteurs plafonnés » (c’est-à-dire les secteurs pour lesquels des limites d’émissions ont été fixées) seront compensées par des méthodes qui n’ont pas encore fait la preuve de leur efficacité dans des secteurs non plafonnés. Ces propositions, ainsi que d’autres qui continueraient de renforcer la production d’agrocarburants et de bioénergie industrielle à partir du bois, ont été élaborées en bonne partie grâce aux efforts d’un groupe de lobby intitulé la Coalition 25x’25. Cette dernière est constituée de membres éminents du lobby américain du soja et du maïs, ainsi que de représentants d’entreprises de foresterie. La Coalition 25x’25 prévoit qu’en tout, « le secteur [américain] de l’agriculture et de la foresterie pourrait rapporter plus de 100 milliards de dollars US de revenus annuels bruts supplémentaires », soit 50 % de la valeur totale de l’agriculture américaine.19

Conclusion

L’analyse que nous avons développée plus haut remet en cause l’efficacité des mesures proposées en matière d’agriculture. Les agrocarburants20 et les autres formes de bioénergies issues d’une monoculture, probablement combinées avec du biochar, des plantations OGM en semis direct et de l’élevage industriel, risquent d’attirer une grande partie des futurs crédits carbone destinés à l’agriculture. Ceci veut dire que la plus grande partie des fonds servira à accroître encore l’intensification agricole et le nombre de plantations, moyens considérés comme efficaces pour réduire les gaz à effet de serre, par exemple, par le GIEC et par le secrétariat de la CCNUCC.21 Le principe mis en avant est que la pression sur les écosystèmes sera réduite par une amélioration des rendements. Mais il est très peu probable que cela se produise. Une plus grande demande en agrocarburants et autres types de bioénergie, ainsi qu’un nouveau marché du biochar, en forte croissance, si ses protagonistes obtiennent satisfaction, vont créer un nouveau marché illimité de produits agricoles et forestiers. Même si les rendements peuvent être augmentés, ce qui n’est pas du tout garanti en raison des sécheresses et des inondations plus fréquentes et de l’épuisement des sols et de l’eau douce, la demande en bioénergie va croître plus rapidement, ce qui signifie que les rendements plus élevés vont se traduire par une production et des profits plus importants, ce qui incitera encore plus les entreprises à développer leurs activités agricoles. Cela anéantit tout espoir que des rendements plus élevés entraînent à terme une diminution de la pression sur les écosystèmes.

Une agriculture non industrielle, riche en biodiversité, dans des petites exploitations, a peu de chances de bénéficier du deal climatique proposé. Comme le fait observer Larry Lohmann de Corner House : « La structure de marché du MDP a tendance à écarter les petits projets communautaires qui, souvent, ne peuvent pas payer les coûts de transaction élevés pour chaque système. » 22 De ce fait, il est probable qu’on ne parvienne à aucune réponse efficace contre les changements climatiques : d’une part, l’inclusion à grande échelle de l’agriculture et de la séquestration du carbone du sol dans les moyens de compensation carbone ne fera qu’affaiblir toutes les incitations à réduire les émissions des combustibles fossiles et, d’autre part, les principaux bénéficiaires des propositions seront vraisemblablement les industriels, comme l’industrie du soja en Amérique du Sud (en raison de son recours à la culture en semis direct) et les sociétés qui possèdent des plantations d’arbres. Ces secteurs vont probablement poursuivre une déforestation à grande échelle et d’autres destructions des écosystèmes, et ainsi accélérer les changements climatiques, provoquer une pollution plus importante de l’air, du sol et de l’eau et continuer de déplacer les communautés indigènes, les petits agriculteurs et les autres communautés.

Il existe des modèles alternatifs pour l’avenir de l’agriculture, mais ils sont actuellement négligés dans le processus de la CCNUCC. Il s’agit d’une agriculture et d’une agroforesterie écologiques et riches en biodiversité, qui peuvent augmenter la production alimentaire et réduire l’empreinte climatique de l’agriculture, tout en jouant un rôle majeur dans la restauration et l’entretien des écosystèmes. L’aspect multifonctionnel de l’agriculture doit être reconnu : elle ne produit pas seulement des aliments, des médicaments, des matériaux, des fibres, etc. tout en recyclant efficacement les déchets par une restauration des sols, elle a aussi de nombreuses autres fonctions. Ces dernières ne concernent pas uniquement la protection de la biodiversité, des sols et des points d’eau, mais répondent aussi aux besoins en culture, paysage et bien-être des populations, en plus et au-delà de leurs besoins alimentaires. C’est finalement un réceptacle de connaissances accumulées pendant des générations que nous perdons à nos risques et périls. Tant que la CCNUCC s’appuiera sur le commerce du carbone de l’agriculture et d’autres secteurs pour résoudre la crise climatique, elle ne réduira pas les émissions.

Des messages de ce type sont lancés, par exemple, par les agriculteurs eux-mêmes, comme dans le rapport de La Via Campesina sur la façon dont la petite agriculture durable lutte contre le réchauffement de la planète23 et dans un document de Practical Action sur une agriculture riche en biodiversité pour répondre à l’évolution du climat.24 L’Évaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement (IAAST),25 rédigée par 400 chercheurs dans un processus de coopération entre une vaste palette d’institutions onusiennes et approuvée par 57 gouvernements avant sa publication, remarque également: « Il existe un outil puissant pour atteindre les objectifs de développement et de durabilité : renforcer la position des agriculteurs pour leur permettre de gérer de façon innovante les sols, l’eau, les ressources biologiques, les ravageurs, les vecteurs de maladies et la diversité génétique, et de conserver les ressources naturelles d’une façon culturellement appropriée. »26 Il faut faire preuve d’une grande prudence avant d’adopter de nouvelles pratiques et techniques agricoles pour lutter contre les changements climatiques. Les responsables politiques ne devraient pas faire l’hypothèse que les solutions aux changements climatiques sont essentiellement techniques ; les plus importantes sont sociales et culturelles. Il est urgent que nous nous détournions des promesses des futures solutions technologiques pour nous concentrer sur les connaissances, l’expérience et les ressources déjà disponibles chez les communautés locales.

Les géoingénieurs jouent avec Gaïa

ETC Group

Qu'est-ce que la géoingénierie ?

D'après les défenseurs de la géoingénierie, la débâcle climatique s'accélère au-delà de toutes les prévisions ; les « points de non-retour » ont peut-être déjà été dépassés ; les gouvernements n'ont pas la volonté politique de prendre des décisions impopulaires, a fortiori dans un contexte de dépression financière mondiale. L'humanité veut une solution technologique et vite, même si celle-ci est profondément regrettable et connue pour les risques qu'elle présente. Selon une idée brillante évoquée actuellement, qui présente les conséquences de la révolution industrielle comme la « démonstration de faisabilité » de la géoingénierie, si la technologie nous a conduit à cette situation, elle peut également nous en sortir. La géoingénierie, manipulation intentionnelle et stratégique des zones terrestres, aquatiques et/ou stratosphériques, pourrait résoudre nos problèmes, ou du moins nous faire gagner du temps.

Parmi les technologies envisagées par les géoingénieurs, on peut notamment citer : (1) la fertilisation des océans, qui consiste à déverser des nanoparticules de fer dans l'océan afin de stimuler la prolifération des algues pour emprisonner le CO2 (une dizaine d'expérimentations, publiques comme privées, ne sont néanmoins pas parvenues à en démontrer l'efficacité) ; (2) l'injection de sulfate dans la stratosphère : des chercheurs américains envisagent de pulvériser en continu un aérosol à base de sulfate afin de bloquer la lumière du soleil et ainsi baisser le thermostat sans réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) ; (3) le blanchiment des nuages : des chercheurs britanniques envisagent une amélioration de l'albédo (augmentation de la réflectivité) afin de réduire l'absorption de chaleur, qui s'élèvera à mesure que les glaces arctiques seront remplacées par des mers plus sombres ; (4) le biochar : les « déchets » produits lors des récoltes sont brûlés pour emprisonner le carbone puis l'appliquer aux sols ; (5) les arbres synthétiques : des « poteaux de but » géants plantés sur de vastes étendues de terre afin d'aspirer le CO2 ; (6) les cultures « acclimatées » : de vastes cultures vivrières génétiquement uniformes et protégées par le gène Terminator (autrement dit, stériles), ainsi que des plantations de biocarburant offrant une meilleure tolérance au stress et (théoriquement) capables de fixer le CO2.

Quelle échelle ? Et quand ?

L'échelle est immense et il faut agir maintenant. Chaque année, le réchauffement climatique tue déjà 3 millions de personnes et provoque des dégâts dont le coût s'élève à 125 milliards de dollars US. Depuis le dernier rapport rendu par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et les avertissements pressants du rapport Stern rédigé pour le gouvernement du Royaume-Uni, des solutions technologiques autrefois considérées comme saugrenues sont soudainement remises à l'ordre du jour et envisagées sérieusement par les gouvernements et les industriels. Après avoir refusé pendant des décennies d'admettre les faits, les industriels comptent désormais profiter de la tempête qui s'annonce, et les gouvernements y voient un moyen d'éviter des décisions difficiles tout en stimulant l'économie. Pendant la période précédant la conférence sur le climat qui se tiendra à Copenhague en décembre, la Maison Blanche, la National Science Foundation aux États-Unis et la Royal Society au Royaume-Uni (entre autres) sondent le terrain afin d'évaluer l'acceptation de la géoingénierie par le grand public. Autre avantage pour les décideurs : contrairement aux négociations des accords de l'ONU sur les émissions de GES, où chacun doit accorder ses violons pour parvenir à un résultat, une superpuissance unique ou une « coalition de volontaires » peut réévaluer Gaïa sans nécessité d'un consensus intergouvernemental. Tout comme la Guerre froide a rendu possible les essais nucléaires atmosphériques et sous-marins (tout au moins pour un temps), l'accumulation des craintes suscitées par la débâcle climatique pourrait donner carte blanche au G8 pour tenter de trafiquer le baromètre.

Quel est l'impact de la géoingénierie sur l'environnement ?

Si l'on veut produire un effet à l'échelle de la planète, les actions doivent être massives. Les écrans solaires ou les nuages blanchis doivent dévier une grande quantité de lumière solaire ; les forêts artificielles entraîneront le déplacement de nombreuses populations animales et végétales ; et la fertilisation des océans devra couvrir de larges bandes de mer. Les problèmes qu'engendrera la géoingénierie pour l'environnement et la biodiversité (ainsi que pour la sécurité alimentaire) seront énormes, immédiats et (peut-être) difficilement contrôlables.

Sur la santé ?

La géoingénierie présentera ses propres risques pour la santé, qu'ils proviennent de la pollution de l'air par les sulfates ou des changements majeurs dans l'utilisation des sols, avec des maladies susceptibles de migrer ou de muter.

Sur les droits de l'homme ?

La géoingénierie est un pari très risqué. Elle pourrait être tentée de dissimuler la vérité et d’éliminer toute dissension. Les interventions réussies auront elles aussi des conséquences inattendues, et les alliés seront exposés à des « tirs amis ». Le Pentagone a déjà déclaré que le changement climatique était une menace pour la sécurité nationale. Les libertés individuelles et les droits de l'homme pourraient être les premières victimes.

Sur la gouvernance ?

Même si la géoingénierie viole les principes de base de l'ONU et enfreint la Convention sur l'interdiction d'utiliser des techniques de modification de l'environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles (ENMOD), ratifiée par toutes les grandes puissances, elle ne disparaîtra pas car il y a de l'argent à gagner. Concrètement, la géoingénierie pourrait conduire à une OMC environnementale et unilatérale, pénalisant sévèrement les pays réfractaires, qui seront impuissants face à son influence.

Les acteurs :

Tout en continuant à envoyer des ballons d'essai, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et d'autres pays européens encouragent leurs institutions scientifiques et militaires à effectuer des recherches dans ce domaine. Plusieurs conférences scientifiques ont été organisées, les rapports filtrent, et d'autres sont encore attendus avant et après la conférence de Copenhague. Tout comme les « philanthrocapitalistes » voyous, les entreprises intervenant dans les secteurs de l'aérospatiale, de l'énergie, de la chimie et de l'agroalimentaire voient dans la géoingénierie des opportunités lucratives.

Débats publics :

Les premières escarmouches à l'échelle mondiale ont eu lieu à l'ONU par l'intermédiaire de la Convention sur la diversité biologique, et on peut s'attendre sans aucun doute à une confrontation décisive lorsque les 192 membres de la Convention se retrouveront au Japon fin 2010. De manière plus immédiate (et plus importante), la géoingénierie pourrait sortir de l'obscurité et déclencher une polémique lors de la conférence de Copenhague. Les chercheurs souhaitent obtenir le feu vert de la CCNUCC (conférence-cadre des Nations unies sur le changement climatique), ainsi que des subventions de la part des gouvernements pour effectuer des expérimentations en situation réelle. Aux États-Unis, les actions menées par les républicains en 2005-2006 afin d'établir une législation sur la modification de l'environnement pourraient de nouveau voir le jour au Congrès.

En conclusion :

La géoingénierie n'est pas la bonne réponse face au changement climatique. La seule approche valable consiste, pour les États membres de l'OCDE, à effectuer des réductions immédiates, drastiques, directes et mesurables des émissions de CO2 à la source. Aucun marché, qu'il soit réglementé ou volontaire, ne doit accorder de « compensation » carbone pour une technique de géoingénierie. Aucune nation ne doit mettre en place un projet de géoingénierie de manière unilatérale. L'ONU doit réaffirmer (et, si nécessaire, étendre) la Convention ENMOD, en reconnaissant que toute modification unilatérale des conditions météorologiques ou climatiques représente une menace pour les pays voisins et, très probablement, pour l'ensemble de la communauté internationale.

* Kathy Jo Wetter est chercheuse auprès de l'ETC Group, société civile internationale basée à Ottawa au Canada.

 

* Pour une version intégrale de cet article, voir « Agriculture and climate change : real problems, false solutions - preliminary report by the Grupo de Reflexión Rural, Biofuelwatch, EcoNexus and NOAH – Friends of the Earth Denmark », http://www.econexus.info/pdf/agriculture-climate-change-june-2009.pdf


1« Carbon Market Up 83% In 2008, Value Hits $125 Billion », Environmental Leader, 14 janvier 2009, http://www.environmentalleader.com/2009/01/14/carbon-market-up-83-in-2008-value-hits-125-billion/

2Selon l’Agence d’évaluation de l’environnement des Pays-Bas, les émissions mondiales de CO2 sont passées de 22,5 milliards de tonnes en 1990 à 31,5 milliards de tonnes en 2008.

3« Key Messages from the Congress », International Scientific Congress – Climate Change : Global Risks, Challenges & Decisions, Université de Copenhague, 12 mars 2009, http://climatecongress.ku.dk/newsroom/congress_key_messages/

4Citigroup Global Markets (2007), cité dans L. Lohmann, « Governance as Corruption », présentation, Athènes, novembre 2008,http://www.thecornerhouse.org.uk/pdf/document/ATHENS%2010.pdf

5J. Vidal, « Billions wasted on UN climate programme », Guardian, 26 mai 2008.

6J. Langman, « Generating Conflict », Newsweek International, 13 septembre 2008.

7 Toutefois, une nouvelle méthodologie a été approuvée pour l’application d’inoculations de bactéries (rhizobiums) de légumineuses à des rotations associant des légumineuses et de l’herbe sur des sols acides sur des terres cultivées existantes. Il est affirmé que cette méthode réduira le recours aux engrais azotés. Des brevets pour l’inoculation de légumineuses, notamment de type OGM, ont déjà été accordés.

8Voir James Jacob, « “The Kyoto Protocol and the Indian natural rubber sector », document consultable sur http://www.rubberboard.org.in/articles/websitematerialDDPhysiology.doc

9Bronwyn Herbert, « Opposition supports biochar research », The 7,30 Report, Australian Broadcasting Corporation, 26 janvier 2009,

10CNUCC, « Use of charcoal from planted renewable biomass in the iron ore reduction process through the establishment of a new iron ore reduction system », http://unfccc2.meta-fusion.com/kongresse/cdm47/downl/3b_part2.pdf

11See “The Carbon Connection”, Carbon Trade Watch, http://www.carbontradewatch.org/index.php? option=com_content&task=view&id=32&Itemid=46

12Voir GIEC (2001) : Changement climatique 2001 : Atténuation. Annexe II Glossaire.

13« Climate change talks should include farmers », communiqué du service de presse de la FAO, 2 avril 2009, http:/www.fao.org/news/story/en/item/11356/icode/

14Ibid.

15Les plantes cultivées utilisées comme combustibles sont souvent appelées « biocombustibles ». Dans cet article, nous utilisons le terme « agrocarburant » pour faire apparaître clairement que nous parlons de plantes cultivées comme carburant et produites pour le marché. Pour plus de détails sur la relation entre agrocarburants et changement climatique, voir également le chapitre 1 de Agrofuels : towards a reality check in nine key areas, un rapport publié par Biofuelwatch et d’autres organisations en juin 2007, http://www.econexus.info/pdf/Agrofuels.pdf

16 CCNUCC (2009) : Soumission par la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, 5e Session du Groupe de travail spécial sur l’action coopérative dans le cadre de la Convention (AWG-LCA 5), Bonn, Allemagne, 29 mars – 8 avril 2009 ;

Gouvernements africains (2009) : Soumission des Gouvernements africains à la 5e Session du Groupe de travail spécial sur l’action coopérative dans le cadre de la Convention (AWG-LCA 5), Bonn, Allemagne, 29 mars – 8 avril 2009 ; Gambie, Ghana, Lesotho, Mozambique, Niger, Sénégal, Swaziland, Tanzanie, Ouganda, Zambie et Zimbabwe ;

17Amis de la Terre (2008), Subprime Carbon ? Rethinking the world’s largest new derivatives market.

18 Un crédit carbone est un instrument financier visant à une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les crédits sont généralement obtenus grâce à un soutien financier par le biais d’échange de crédits carbone de projets censés réduire les émissions de gaz à effet de serre à court ou long terme.

1925x’25, Agriculture and Forestry in a Reduced Carbon Economy : Solutions from the Land, A Discussion Guide, 1er avril 2009,http://www.25x25.org/storage/25x25/ documents/Carbon_Subcommittee/ carbon_policy_discussion_guide_april_1_2009.pdf

20De nombreux auteurs pensent maintenant que la production d’agrocarburants aggrave la crise climatique. Voir, par exemple, J. Fargione et al., « Land Clearing and the Biofuel Carbon Debt », Science, Vol. 319, N° 5867: 1235-8 ; T. Searchinger et al., « Use of US Croplands for Biofuels Increases Greenhouse Gases Through Emissions from Land-Use Change », Science, Vol. 319, N° 5867 : 1238–40.

21Voir CCNUCC, Atelier sur les opportunités et les défis de l’atténuation dans le secteur agricole, 4 avril 2009, http://unfccc.int/meetings/ad_hoc_working_groups/lca/items/4815.php

22L. Lohmann (éd.), Carbon Trading: A critical conversation on climate change, privatisation and power, Dag Hammarskjold Foundation, Durban Group for Climate Justice et The Corner House, 2006, http://www.thecornerhouse.org.uk/summary.shtml?x=544225, aussi disponible sous forme de Development dialogue, N° 48, Dag Hammarskjold Foundation, http://www.dhf.uu.se/pdffiler/ DD2006_48_carbon_trading/carbon_trading_web.pdf

23Via Campesina, « Small scale sustainable farmers are cooling down the earth », document de référence, 9 novembred 2007 (consulté le 20 mai 2009), http://viacampesina.org/main_en/index.php? option=com_content&task=view&id=457&Itemid=37

24Practical Action, Biodiverse agriculture for a changing climate, 2009, http://practicalactionconsulting.org/docs/advocacy /biodiverse-agriculture-for-a-changing-climate-full.pdf

25Practical Action, GM Freeze and Amis de la Terre, New Labour and the International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology (IAASTD) – Meeting the Challenge, Special Briefing, 2009, http://www.gmfreeze.org/uploads/special_IAASTD_brieifing.pdf

26IAASTD, Executive Summary of the Synthesis Report, Island Press, Washington DC, 2009, http://www.agassessment.org/docs/SR_Exec_Sum_280508_English.htm

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